Je vous ai dit, et vous l'avez déjà vu, que je suis un honnête garçon; je ne savais pas même le nom de madame de Saint-Phar; c'est pourtant un nom populaire parmi les étudiants, les militaires et les commis-voyageurs. Encore moins savais-je l'adresse de la dame. Cependant je me dirigeais naturellement vers le quartier le plus riche et le plus corrompu de la ville, quand, au milieu de la route, je rencontrai, heureusement, quelques militaires en goguette, de beaux soldats de la garde royale, donnant le bras à des filles de trois pieds, d'une horrible figure, et aussi fiers que s'ils avaient conquis des princesses italiennes.—Messieurs, criai-je aux soldats, seriez-vous assez bons pour me dire où demeure madame de Saint-Phar? La question flatta mes vaniteux soldats, mais elle les embarrassa; plus heureux que moi, ils connaissaient fort bien le nom de cette dame et sa profession décevante; plus d'une fois, dans leurs belles nuits de corps-de-garde, ils avaient entendu messieurs leurs sous-officiers parler entre eux de ces demeures comme on parle chez les vrais croyants du paradis de Mahomet; mais m'indiquer au juste la maison que je cherchais, cela leur était impossible. Suspendues à leurs bras, et toutes mortifiées de n'être pas plus savantes, leurs aimables compagnes restaient immobiles. À la fin, relevant sa moustache:—Si Agathe ne peut pas vous donner l'adresse de madame de Saint-Phar, me criait un caporal, il faudra que vous alliez la demander à mon lieutenant, qui pourrait y aller les yeux fermés.
Cependant Agathe, qui était à quelques pas plus loin, arrivait lentement, majestueusement, comme une femme qui s'encanaille et qui a des gants. Je la saluai profondément:—Pourriez-vous m'indiquer la demeure de madame de Saint-Phar, Mademoiselle, si tant est, comme l'assure le caporal, que vous la connaissiez?—Si je connais la Saint-Phar! reprit mademoiselle Agathe; Dieu merci, on est faite pour la connaître, et si je voulais bien, je la connaîtrais mieux encore! Disant ces mots d'un ton dédaigneux, elle relevait fièrement la tête, et le corps, et le bas de sa robe qui commençait à être raisonnablement fangeux.—Ainsi, Mademoiselle, vous aurez la bonté de m'indiquer cette maison?—Pour qui me prenez-vous? reprit mademoiselle Agathe les yeux en feu.—Allons, allons, Agathe, sois bonne fille, ajouta le caporal, ne te fais pas prier pour rendre service à un honnête jeune homme; que diable! il faut bien que tu lui montres que nous connaissons de la bonne société, quelque chose d'élevé, et non pas seulement de petites filles sans consistance qui n'ont pas quitté le faubourg Antoine. Les pauvres filles se mordirent les lèvres, mademoiselle Agathe composa un gracieux sourire, et de son index, dont l'ongle long et noir s'était fait jour à travers le gant de chamois:—Vous irez tout droit devant vous, me dit-elle; au bout de l'allée vous tournerez à droite jusqu'au Palais-Royal; la troisième rue à gauche vous serez à la porte de la Saint-Phar. En écoutant cet itinéraire galant, le caporal était fier de sa compagne, les soldats étaient fiers de leur caporal, moi-même j'étais fier d'avoir trouvé et tout d'abord une demeure qui n'était pas certainement dans l'Almanach Royal; et voilà comment chacun entend l'orgueil à sa manière.
Cependant, tout en guidant mon cheval vers le but indiqué, j'examinais Henriette et je cherchais à m'expliquer son immobilité et son assurance.
Quoi donc! avait-elle pris si vite ce terrible parti? Quoi! pas un instant d'hésitation, pas un remords! Pourtant il était évident qu'elle allait entreprendre une terrible tâche, et qu'elle avait le pied levé pour descendre encore d'un pas dans le dernier abîme du vice! Selon moi, c'était là un horrible secours. À la voir si tranquille et si calme, on eût dit qu'elle accomplissait un facile devoir. Pour moi, qui par la force des choses la conduisais dans cette route fatale, moi, instrument aveugle dont elle se servait pour accomplir sa destinée, moi qui l'avais vue si innocente et si libre et si heureuse, hélas! je sentais le frisson me venir en songeant que j'allais être le témoin de la dernière transaction que puisse faire une femme, le témoin de cette vente incroyable, dans laquelle elle se livre au premier venu, pour une robe filandreuse et pour un morceau de pain. Quand nous arrivâmes dans la rue de la Saint-Phar, je reconnus tout d'abord la maison au calme et au silence qui l'entouraient; c'était le calme de l'opprobre, c'était le silence de la honte; on eût dit que les maisons voisines s'étaient reculées et qu'elles avaient voilé leur face pour ne pas être souillées du contact de celle-là. L'affreuse chose, qu'il n'y ait pas une seule ville au monde affranchie de cet impôt du vice et du crime! On reconnaissait encore cette maison à sa porte mystérieusement entr'ouverte, aux regards curieux et obliques des passants, à ses carreaux brisés, à ses murs recouverts des adresses du Mont-de-Piété et des guérisseurs de maladies secrètes, comme si la ruine et la douleur étaient les dignes prospectus de ces maisons venimeuses! J'arrêtai fièrement mon cabriolet à cette porte, où nulle voiture ne s'arrêtait guère d'ordinaire, pas même le corbillard. Henriette descendit en s'appuyant sur mon épaule; déjà elle était plus légère: elle se sentait sur son terrain. Nous entrâmes dans la maison, elle et moi; naturellement je cédai le pas à Henriette. L'escalier était sombre et sale; une vieille femme qui portait le deuil, je ne sais de quoi, nous reçut au haut de la porte; sans nous rien dire, elle nous introduisit dans un appartement bien meublé, mais sans recherche. Quoiqu'il fît grand jour, cette chambre était éclairée par une lampe, dont le douteux reflet livrait un triste et languissant combat à un rayon de soleil égaré là, pâle et pluvieux, qui pénétrait à travers un trou pratiqué tout au haut des volets: ainsi l'exigeait le préfet de police; si bien que chacun pouvait entrer librement dans cette maison, le bourreau, le repris de justice, l'assassin, l'espion lui-même, tout, excepté le soleil; c'était là ce que le magistrat avait trouvé de mieux pour le maintien et la défense des bonnes mœurs! Autour d'une table de ce petit salon, étaient assises trois femmes d'une honnête apparence; elles discutaient sur un livre en partie double, balançant avec soin les profits et les pertes. C'étaient, en effet, les trois associées de cette entreprise commerciale, deux mères de famille qui se partageaient les dividendes de cette affaire avec beaucoup de conscience et de scrupule; la femme qui tenait le haut bout de la table, et qui paraissait présider à cet apurement de comptes, avait apporté, dans cette société en commandite, la popularité de son nom, la bonne renommée de sa maison et sa vieille expérience dans ce genre de transactions; ce fut elle qui la première adressa la parole à Henriette; pour moi, retiré dans un coin, je ne perdais pas un mot de la conversation.
—Vous voulez être des nôtres? lui demanda cette femme, d'un ton de voix très-simple et comme le ferait une bonne bourgeoise qui engage une nouvelle domestique, pendant que ses acolytes considéraient la néophyte avec une scrupuleuse attention.
—Oui, Madame, répondit Henriette d'un ton plein de respect. Elle se tut. En même temps on examinait sa taille, sa main, son bras, ses jambes, sa gorge, ses cheveux, toute sa personne, et cette tête souffrante et amaigrie.
—C'est une assez belle personne, dit la plus jeune des femmes, on peut en faire quelque chose; mais il en faudra prendre beaucoup de soin: d'abord elle est trop maigre et trop pâle, et ensuite toute nue, les cheveux mal en ordre, des doigts allongés horriblement; évidemment elle sort d'un hôpital, et, s'il en était besoin, je lui dirais bien de quel hôpital.
—Peu importe, reprit la femme qui était à droite; vous savez bien, ma chère amie, que les plus honnêtes filles peuvent y aller, et il faut espérer que cette leçon lui profitera; puis, s'adressant à la postulante:—Il me semble, ma belle amie, que je ne vous ai vue encore nulle part?