—En effet, Madame, nulle part.
—Tant pis cela, reprit la femme qui présidait l'assemblée; vous aurez contracté des idées de luxe et d'indépendance qui ne peuvent pas cadrer avec la tranquillité de cette maison. Il nous faut, Mademoiselle, si vous voulez être longtemps des nôtres, une soumission profonde, une obéissance sans bornes; vous ne serez ni gourmande, ni bruyante, ni malade; vous aurez grand soin de vos robes, de vos bonnets et de vos chapeaux; vous irez demander vous-même à monsieur le commissaire de police la permission de faire sagement votre métier, et vous vous soumettrez à toutes les lois exceptionnelles qui régissent la matière; vous ne boirez du vin qu'une fois par semaine, et vous n'irez au spectacle qu'une fois par mois. À ce prix-là, nous ne demandons pas mieux que de vous encourager. Mais cependant, Mesdames, si nous la prenons, que faut-il en faire, et quel est votre avis?
—Mon avis est, dit la première, qu'on en fasse une grisette: d'abord nous manquons de grisettes, et ensuite rien ne prend un grand seigneur ou un homme ennuyé qui passe, comme le bas blanc bien tiré sur une jambe faite au tour, le tablier noir, facile à remplacer; et ajoutez que c'est un costume peu dispendieux pour la maison.
—Pour moi, dit l'autre, je trouve que rien n'est usé comme la grisette; on en rencontre dans tous les magasins, dans tous les vaudevilles et dans tous les romans de mœurs; il y a beaucoup d'hommes qui ne sont pas assez grands seigneurs et assez vieux pour attaquer ouvertement un bonnet rond et un tablier noir. Parlez-moi d'une bourgeoise! La bourgeoise est du domaine général. Elle ne compromet personne. On peut la suivre, on peut lui donner le bras sans rougir. D'ailleurs, une bourgeoise est bien vite improvisée; la robe de soie, le soulier de peau de chèvre, le chapeau de velours, le châle Ternaux, les gants de couleur, une forte odeur de musc et d'ambre, l'air décent; certes, voilà de quoi tourner toutes les têtes des étudiants et des marchands en détail.
—À la bonne heure! reprit sa compagne; mais ces marchands sont avares, ces étudiants sont tapageurs, et d'ailleurs cette fille-ci est trop jeune pour être une bourgeoise; ce sera bon dans cinq ou six mois d'ici; j'aimerais mieux, quant à présent, l'habiller comme une femme de la cour: le cou nu, la gorge nue, une flamboyante robe de satin jaune, des bas à jour, les oreilles chargées de fausses perles, des marabouts dans les cheveux, et notre respectable Félicité à ses côtés, pour lui servir de mère, le soir.
—Je suis lasse, reprit la Saint-Phar qui écoutait, je suis lasse de toutes ces princesses; elles nous ruinent en gazes et en dorures et en jujubes; rien n'est pénible comme de voir ces belles robes de satin nous revenir couvertes de boue; je n'en veux plus, et, si j'étais mademoiselle, j'aimerais mieux une jolie robe de paysanne, les bras nus, la croix d'or attachée à un virginal velours noir, une blanche fleur à la main, les cheveux retroussés en chignon, le chapeau de paille sur le côté de la tête; certes, cette nonchalance villageoise lui siérait très-bien!
À ces mots, qui me rappelaient (ô mes chers et chastes souvenirs, que veniez-vous faire en ce lieu?) la plaine de Vanves, je m'élançai de mon siége, je résolus de faire une dernière tentative pour arracher la malheureuse à ce repaire.—Oui, oui, m'écriai-je, oui, pauvre fille, il en est temps encore, reprends ta robe de bure, couvre ton cou d'un simple mouchoir d'indienne, remets sur ta tête le modeste chapeau de paille brûlé du soleil; allons, sois encore la jeune, jolie et riante paysanne parée des fraîches couleurs de la santé; viens, retournons à Vanves; viens, viens, fuyons! je t'aime, et je te sauve si tu veux!
Les trois femmes, m'entendant parler ainsi, se regardèrent avec grande inquiétude. Cette proie était trop belle pour qu'elle pût leur échapper.—Nous ne forçons pas mademoiselle, me dit la Saint-Phar; si elle veut avoir une robe de velours, un collier d'or, un mouchoir brodé et des bas à jour, elle les aura, et dès ce soir. ..... Tout était dit!