Il serait donc à désirer, avant que de nous faire rétrograder ainsi dans le temps, de se demander: à quoi bon? et de ne pas s'exposer, comme fit Robinson Crusoé, à laisser sur le chantier une frégate inutile. Quant à la vérité littéraire comme on l'entend de nos jours, c'est un véritable guet-apens tendu à la poésie. De bonne foi, où donc cette rage d'être vrais nous conduira-t-elle? À mon sens, il devrait être permis d'être moins cruellement exact, de n'être pas forcé, à tout propos, de dire au lecteur: ceci est rouge, ou ceci est blanc, ou même encore de décomposer la couleur pour lui dire: ceci est violet; les chefs de l'école devraient en même temps ne pas exiger que, lorsqu'il est en présence d'un monument, le romancier compte, par exemple, le nombre des portes et fenêtres de l'édifice aussi exactement que le receveur de l'impôt direct.

Quant aux héros modernes, comme ils sont en très-petit nombre, comme nous avons déjà passé à travers toutes les modifications de l'homme physique, blancs, noirs, poitrinaires, lépreux, forçats, bourreaux, vampires, et que je ne sache plus que les Albinos, les castrats et les hydrophobes qui n'aient pas été exploités en grand, je voudrais aussi que chacun pût emprunter à son voisin le héros exceptionnel de son histoire, sans que le voisin eût le droit de s'écrier:—Je suis volé!

L'égoïsme dans les arts est le plus triste des égoïsmes; c'est surtout dans la poésie moderne qu'on serait mal venu de dire à un confrère: Laisse-moi mes morts!

Voilà ce que je dis à la Critique pour ma défense et pour me faire pardonner tout ce qu'elle aurait pu appeler dans mon livre: imitation, incertitude, plagiat. Elle m'écouta tant bien que mal, et quand j'eus tout dit, elle ajouta que j'étais terriblement obscur.

—C'est le beau d'une préface, lui répondis-je effrontément.

Elle me dit encore que c'était une insolence à faire à mes lecteurs.

Je sautai de joie, comme si j'avais reçu le plus flatteur des éloges.

Alors elle s'approcha de moi; elle me serra dans ses deux bras longs et secs comme les bras des fantômes de Louis Boulanger; puis elle me donna le baiser de paix, en appliquant sur mon visage un visage d'un âge, d'un embonpoint et d'une fraîcheur très-équivoques.

Cependant je la remerciais de ses caresses, quand, portant la main à ma joue, je trouvai que ma joue était sanglante: la cruelle m'avait donné le baiser de Judas.

Mais, Dieu merci! je fus bien vite consolé en songeant que dans ma manière d'être isolé, et d'écrire au hasard, et peut-être aussi avec les haines dont on commence déjà à m'honorer, la Critique ne pouvait guère m'embrasser autrement.