Et pour preuve, je lui racontai l'histoire d'une tête coupée dans le Sérail, et le Grand-Seigneur montrant à un peintre français comment les veines d'un homme décapité se resserrent au lieu de se dilater. Avant ce terrible mahométan tous les peintres qui avaient représenté la décollation de saint Jean-Baptiste, Poussin lui-même, en avaient donc menti par la gorge de leur martyr!
D'où il suit, encore une fois, qu'avant de parler d'une chose, il faut la voir de ses yeux, la toucher de ses mains. Vous parlez d'un mort, allez à l'amphithéâtre; d'un cadavre, déterrez le cadavre; des vers qui le rongent, ouvrez le cadavre. Si, par hasard, vous trouvez que c'est là rétrécir singulièrement le monde poétique, que de le renfermer dans les étroites limites de vos cinq sens, de le rapetisser assez pour qu'il tienne dans vos deux mains, ou que votre rayon visuel puisse l'embrasser tout entier, on vous répondra qu'à cet inconvénient dans le vrai, il existe un remède, la description. Maintenant qu'il vous est défendu d'avoir la vue très-longue et en même temps de vous servir du télescope, la loupe vous reste; ainsi armé, vous serez l'homme des infiniment petits; vous serez le poëte, ou, ce qui revient au même, l'anatomiste des détails; votre domaine, pour être ainsi rétréci, n'en sera pas moins un vaste domaine. Allons donc! Vous passiez autrefois de la masse aux détails, de la façade aux corniches, du tout à la partie; aujourd'hui la marche est changée. Une ruine imposante s'élève là-haut au sommet de cette montagne; si vous voulez la bien voir, commencez par étudier ce petit fragment de pierre; cette pierre s'est détachée de cette petite fenêtre à ogives qui éclairait la vieille chapelle du château; la chapelle touche aux tourelles, les tourelles touchent à la place d'armes... si bien que voilà tout un monde retrouvé à propos de ce fragment; vous n'avez plus qu'à grimper ainsi quelque temps, du grain de sable au rocher, pour atteindre cet homme à festons et à astragales, dont se moquait Despréaux.
Vous voyez que ceci n'est pas une nouveauté déjà si nouvelle, et que dans la poésie moderne tout se compense: le tout par l'unité, le monument entier par un fragment brisé, les faits par la parole, la pensée par la description, le drame par le récit, la poésie par la prose, l'imagination par le coup d'œil, le monde moral par le monde physique, l'infini par le fini, l'Art poétique par la préface du premier venu.
J'ai donc usé de mon droit de nouveau venu et de la nouvelle charte poétique, en mettant le rien à la place du quelque chose; et si par hasard, même de ce néant où je me suis placé, je rencontrais quelque possesseur jaloux qui, avec la hardiesse du premier occupant, vînt me dire: Ote-toi de mon chaos! comme Diogène disait à Alexandre: Ote-toi de mon soleil! je représenterais humblement à ce maître du vide, qu'il a tort de se mettre ainsi en colère; que le chaos appartient à tout le monde, surtout quand il n'y a plus que du chaos; que pour être le premier qui se soit logé dans ce je ne sais quoi sans forme et sans couleur, il n'est pas le premier, à coup sûr; que je pourrais lui en nommer bien d'autres qui y sont restés embourbés avant lui, et qu'enfin les ténèbres sont assez vastes pour que lui et moi nous nous bâtissions dans ces Landes ténébreuses chacun un beau palais de nuages, où nous logerons à notre gré des bourreaux, des forçats, des sorcières, des cadavres, et autres agréables habitants bien dignes de cet Éden. Pour moi, dans la construction de mon château gothique, je n'irais pas nonchalamment.
D'abord je choisirais, sur le haut de quelque montagne ou sur le bord de quelque rivière, un vaste emplacement; et quand mon emplacement serait trouvé, je creuserais un large fossé, que le temps remplirait d'une boue noire et verte; sous ce fossé je placerais une prison féodale aux murs suintants, et pour tout meuble, quelque gril de quatre pieds pour y brûler à petit feu le juif vagabond; au-dessus de ma prison, de larges salles pour mes archers et mes hommes d'armes; et sur les murs, en guise de tableaux, des armets, des cuirasses, des cuissards, des gantelets, des arquebuses aux mèches flamboyantes, des arcs détendus aux cordes sonores, du fer partout, des fenêtres ouvertes à tous les vents.
Après la salle des feudataires viendrait une salle de cérémonie tout enveloppée d'une vaste tapisserie soulevée, par la bise du soir et animée par de gigantesques figures de l'Histoire sainte, lente et formidable création de l'aiguille de nos grand'mères. Je vois déjà les vastes fauteuils, l'âtre immense, les torches attachées à des bras de fer aux murs de cette demeure féodale; puis, à côté de cette salle si favorable aux fantômes, une autre salle pavée de grosses dalles, pour servir aux banquets; la table est chargée de viandes et de vins; les paladins s'y pressent en masse, chacun vêtu de son écharpe et portant les couleurs de sa dame; on mange, on boit, on s'enivre, on se bat, on blasphème. Cependant les tours s'élèvent, lourdes, meurtrières, percées de trous, jusqu'à ce qu'enfin le château étant achevé, l'architecte s'aperçoive qu'il a perdu son temps à élever une masse inutile, et qu'il eût bien mieux fait, puisqu'il en voulait au moyen-âge, de se construire à meilleur marché un moyen-âge de carton ou de terre cuite.
Il faut, en général, se méfier des mauvais tours de l'imagination; car si elle n'est un peu guidée par le bon sens, l'imagination est un pauvre architecte. Laissez-la faire, cette folle du logis, elle va changer tous les temps, dénaturer tous les lieux, effacer, niveler à tout hasard. Elle placera des créneaux au troisième étage d'une maison bourgeoise; elle entourera de fossés le demi-arpent de salade d'un fermier de Nanterre; folâtre et insouciante comme une fille qui n'a pas à s'occuper d'amour, l'imagination prend la forme de ruines amoncelées à la chapelle moderne, les blancs fantômes à la chambre dorée où tout est marbre et acajou. De là résulte souvent une espèce de donquichottisme littéraire, plus ridicule mille fois que tout ce que nous savions en fait d'anachronismes.
À tout prendre, ce paladin de la Manche qui s'en va dans la campagne, cherchant des torts à redresser, des géants à pourfendre, et tout prêt à se faire tuer pour la veuve, pour l'orphelin, pour la dame de ses pensées, est une figure respectable dont on est fâché de s'être moqué, lorsqu'on vient à réfléchir quel noble cœur recouvrait cette armure de carton, quel brave homme portait ce cheval efflanqué, quel bon maître servait cet écuyer grotesque; on est irrité contre soi-même du plaisir qu'on a pris à cette admirable histoire, parce qu'il y a là, en effet, beaucoup plus de l'homme moral que d'autre chose, et qu'un seul discours du héros compense à merveille les moulins à vent et l'armet de Membrin.
Mais, au lieu de ce chevalier nomade, la fleur de la chevalerie, donnez-moi quelque don Quichotte domestique, un don Quichotte en bonnet de coton, chevalier errant comme don Quichotte, moins le courage, le dévouement, l'esprit, la grâce, l'honneur, la gaieté, l'abnégation de soi-même, la piété, le pur amour de don Quichotte; faites que ce don Quichotte bourgeois, laissant de côté les actions de bravoure, ne songe qu'à imiter ce côté ridicule et bouffon que tout valet de chambre sait trouver à coup sûr aux personnes et aux choses héroïques; qu'il brise le joli pont vert de sa demeure pour le remplacer par un pont-levis de charpentier de village, suspendu à des cordes à puits; qu'il se plaise à la lueur verdâtre des vitraux peints; qu'il mette à la place des poissons de ses étangs une boue peu chevaleresque; qu'il coupe le cou à sa basse-cour comme trop champêtre pour sa féodalité; qu'il se fasse traîner en police correctionnelle pour avoir voulu user de son droit de nopçage ou de tout autre droit seigneurial aussi bien prouvé; alors vous aurez en effet le véritable don Quichotte, le don Quichotte matériel, l'homme justement ridicule des temps chevaleresques; vous aurez un fou rire de bon aloi, qui ne vous laissera pas de remords; vous vous moquerez à cœur ouvert d'un fou qui n'aura rien de respectable. Mais, croyez-moi, il faut avoir un bien mauvais cœur pour ne pas verser de véritables larmes quand le bon héros de la Manche, cet excellent chevalier de la Triste Figure, est ramené meurtri de coups dans sa demeure. Je le vois encore doux et fier, triste et non pas abattu, disant bonjour à son ami le barbier, prenant la main du bon curé, rentrant chez soi par la petite porte de son jardin, traversant ses carrés de choux ombragés par les tournesols, dont les jolies têtes semblent garder leur maître avec amour et pitié; du jardin, le voilà dans sa basse-cour.
À l'approche de Rossinante, l'ânesse pousse un hennissement de joie auquel répondent en chœur les trois ânons que le chevalier donna à son page; puis arrivent à sa rencontre, son vieux chien, son vieux coq, sa vieille sœur, sa jeune nièce, tout son monde à lui, toute sa petite maison de pauvre campagnard, et le voilà tout à coup à l'abri de toutes les atteintes de la Critique. C'est là, le savez-vous? une comédie manquée; c'est comme si l'Avare donnait sa cassette à un mendiant, comme si Tartufe respectait la femme de son ami; sous ce rapport, le Don Quichotte de Cervantes est un excellent, un admirable livre, un livre de la famille des comédies de Molière; mais c'est une mauvaise action.