Après quoi elle a voulu savoir le nom de mon œuvre; quand elle a su que je l'avais intitulée: l'Ane mort et la Femme guillotinée[1], son front est redevenu sévère; elle a trouvé que ce n'était là qu'une bizarrerie usée, sans vouloir comprendre que je n'avais pas trouvé de titre plus exact.

[1] Cette fois, arrivé à la septième édition, l'auteur a fait disparaître ce second titre du frontispice de son livre, et il pense qu'il a bien fait.

Elle a repris son air affable quand je lui ai juré sur mon âme et conscience que, malgré ce titre bizarre, il ne s'agissait rien moins que d'une parodie; que le métier de loustic littéraire ne convenait nullement à mon caractère et à ma position; que j'avais fait un livre sans vouloir nuire à personne; que si mon livre était par malheur une parodie, c'était une parodie sérieuse, une parodie malgré moi, comme en font aujourd'hui tant de grands auteurs qui ne s'en doutent pas plus que moi-même je ne m'en suis douté.

Mais tout à coup son visage redevint sombre et soucieux quand, forcé de lui répondre de nouveau, je lui expliquai que j'avais écrit de sang-froid l'histoire d'un homme triste et atrabilaire, pendant que dans le fait je n'étais qu'un gai et jovial garçon de la plus belle santé et de la meilleure humeur; que je m'étais plongé dans le sang sans avoir aucun droit à ce triste plaisir, moi qui, de toutes les sociétés savantes de l'Europe, ne suis encore que membre très-innocent de la société d'Agronomie pratique qui m'a fait l'honneur, il y a deux mois, de m'admettre dans son sein, le jour même où M. Etienne fut reçu.

Cet air fâché de la Critique me fit grand mal; je vis renaître le sourire sur ses lèvres quand, pour m'excuser de l'affreux cauchemar que je m'étais donné à moi-même, je lui racontai que pour n'être pas la dupe de ces émotions fatigantes d'une douleur factice, dont on abuse à la journée, j'avais voulu m'en rassasier une fois pour toutes, et démontrer invinciblement aux âmes compatissantes, que rien n'est d'une fabrication facile comme la grosse terreur. Dans ce genre, Anne Radcliffe, si méprisée aujourd'hui, est un véritable chef de secte. Bien longtemps avant le cabinet d'anatomie de Dupont, elle avait deviné les pustules sanguinolentes et les écorchés en cire; nous n'avons fait que creuser plus avant à mesure que nous avons mieux appris l'anatomie. J'ai voulu profiter comme les autres des progrès de la science; au lieu de tailler ma plume avec un canif, je l'ai taillée avec un scalpel, voilà tout.

Puis la Critique me prit en grande pitié quand je lui expliquai par quels efforts incroyables j'étais arrivé à l'horrible, quelle peine je m'étais donnée pour mêler quelque chose de moi à mon atroce fable. Sa pitié alla jusqu'aux larmes quand elle sut que le cœur et l'âme de mon héroïne n'étaient peut-être qu'une triste réalité, et que mon livre était non-seulement une étude poétique que j'avais voulu faire, mais encore les mémoires exacts de ma jeunesse: elle n'eut presque plus la force de me gronder.

Toutefois elle s'emporta violemment lorsqu'au milieu de tous ces récits et au plus fort de tout ce fracas de style qui lui plut d'abord et qui finit par la fatiguer, la Critique ne trouva pas une idée morale, pas un mot qui allât au-delà du fait matériel; rien, au milieu de tant de descriptions complètes, que des formes et des couleurs; tout ce qui fait le monde physique, rien de l'autre monde, rien de l'âme; elle fut prête un instant à s'éloigner de mon livre avec dédain.

Comme c'était là le reproche qui m'était le plus sensible et le défaut dont je rougissais le plus, intérieurement, je tombai aux pieds de mon juge, et, tout tremblant, je lui expliquai comment ce vice dans mon livre n'était pas le vice de mon cœur; comment il appartenait entièrement au genre que j'avais voulu exploiter; comment mon but aurait été tout à fait dépassé si j'avais parlé d'autre chose que des choses qui tiennent aux sens; et à ce propos j'invoquai la poésie descriptive, telle qu'on l'a faite depuis M. Delille jusqu'à nos jours, et je parvins à faire comprendre à mon juge qu'il fallait accuser de cette sécheresse le genre d'émotions auxquelles je m'étais livré dans un moment de désespoir, pour n'y plus revenir, n'en doutez pas.

Ici la conversation devint amicale et plus intime entre moi et mon juge. Je n'étais ni un chef de secte ni un séïde littéraire; j'étais un de ces simples écrivains qui vont où ils peuvent, qui ne font pas école, qui n'engendrent pas de schismes, dont on s'occupe quand on a le temps, et qui ont autre chose à faire eux-mêmes que de pousser à une renommée à laquelle d'ailleurs ils ont la bonne foi de ne prétendre pas.

Nous eûmes donc, la Critique et moi, une grande dispute sur ce qu'on appelle la vérité dans l'art. Je lui expliquai que, dans le système moderne, le vieil Homère n'aurait pas pu arriver à cette espèce de vérité, par la seule raison qu'Homère était aveugle. Qu'en effet (je parle toujours dans le système moderne), il fallait voir avec les yeux du corps bien plus qu'avec les yeux de l'esprit, pour être dans le vrai; que lorsqu'on avait vu il fallait dire ce qu'on avait vu, tout ce que l'on avait vu, rien que ce qu'on avait vu; que l'art était là tout entier; que Milton en a menti quand il a déchaîné son armée d'anges et de diables; que le Tasse en a menti quand il a élevé dans les airs l'élégant palais d'Armide; que toute la poésie épique en a menti en masse quand elle s'est lancée dans le monde invisible, et qu'enfin il n'y avait de vrai que la Pucelle de Voltaire et le Charnier des Innocents.—La Critique m'écoutait comme si elle eût entendu parler un fou.