Pendant deux cents mètres néanmoins, il dut mettre un frein aux sentiments tumultueux qui bouillonnaient dans son sein. Car, pour gagner la pleine campagne, il lui fallait suivre entre deux murs une ruelle qui rappelait la civilisation par ses côtés les moins flatteurs. Les murs étaient tapissés d'affiches de théâtre et d'annonces de marchands; çà et la, parmi des tessons de bouteilles cassées, se dressaient des herbes malades et malsaines, s'épanouissaient des touffes d'orties menaçantes; de vieux souliers se décomposaient lentement, couverts d'une mousse verdâtre. Azor filait devant, impatient de quitter ces lieux peu champêtres. Son maître le suivait d'un pas accéléré, attendant la fin de la ruelle pour donner un libre cours à son enthousiasme. En attendant, il frappait le sol en cadence, serrait son fusil contre sa poitrine et se disait que l'homme, l'homme armé du fusil, était bien réellement le roi de la création. Il se sentait de taille à affronter les animaux les plus terribles et à leur faire mordre la poussière.
Au bout de la ruelle commençait un sentier qui serpentait à travers champs. À gauche, un champ de betteraves s'étalait dans toute sa platitude et sa monotonie; à droite s'élevait un maigre bosquet d'acacias rachitiques. M. Colin-Tampon dirigea ses pas vers le bosquet.
«Salut à la nature!» s'écria l'inventeur du bouton inamovible; et, pour saluer la nature, il ôta son chapeau. Les papillons et les libellules voltigeaient autour de lui, contemplant d'un oeil surpris ce mortel étrange dont les rares cheveux se dressaient d'enthousiasme. Deux petits oiseaux se communiquaient leurs remarques; une chenille velue s'était laissée choir sur son bras, fascinée par l'éclat de ses lunettes. Un limaçon philosophe se demandait pourquoi les hommes adressaient de si pompeux saluts à la nature, car il avait déjà entendu un épicier pousser la même exclamation; et par parenthèse, cela n'avait rien de bien étonnant, puisque l'épicier et le conseiller municipal avaient emprunté cette phrase toute faite au feuilleton du même journal, auquel ils étaient abonnés tous les deux.
Au bruit des souliers ferrés, les grenouilles rentraient dans leurs marécages. Azor, affolé, prenait des poses de lévrier héraldique, tandis que dans le lointain deux lapins, rassurés par la tournure de notre héros, continuaient, sans se déranger, une conversation commencée.
IV
Tout à coup M. Colin-Tampon replace brusquement son chapeau sur son crâne pelé en s'écriant: «Pas possible!»
D'abord il se lève sur la pointe des pieds, puis il se baisse, ensuite il penche la tête à droite, et enfin il la penche à gauche. Son oeil étincelle derrière ses lunettes, et pour la seconde fois il s'écrie: «Pas possible!»
Son coeur bat, sa main tremble, et, craignant d'être la dupe d'une illusion d'optique, il tire de sa poche son foulard à carreaux, essuie longuement ses lunettes, les remet sur son nez, regarde de nouveau et s'écrie:
«C'en est un! Azor, mon bon chien, c'en est un!—Un quoi!» semble dire Azor, qui a levé sur son maître ses deux grands yeux intelligents.