—Avec Suzanne Desprès?
—Pardi.»
Nous prenions aussitôt rendez-vous pour le lendemain matin avant l’heure du déjeuner, au carrefour de la rue Oberkampf et du boulevard de Ménilmontant, en plein centre ouvrier.
Le lendemain donc, habillé moi-même en ouvrier fondeur, vareuse de toile bleu déteint, casquette de cycliste, un foulard de coton noué autour du cou, je me fis conduire au lieu du rendez-vous. Comme le cheval de mon fiacre marchait lentement et que j’étais en retard, je passai la tête à la portière pour dire au cocher d’aller un peu plus vite. Je m’attirai cette réponse si flatteuse pour mon déguisement:
«Mon cher ami, le pavé est mauvais sur le boulevard, par ce temps-là.....»
Jamais un cocher ne m’avait parlé avec cette politesse, ni sur ce ton de bienveillance.
Un peu avant la rue Oberkampf, je descendis de voiture et je me mêlai au flot des ouvriers qui quittaient les ateliers pour aller déjeuner. Les deux mains dans les poches, je marchais, très à mon aise, parmi la foule, sur le trottoir étroit. Vite je me sentis en sécurité, malgré mon isolement, débarrassé du souci de paraître, comme allégé d’un fardeau que j’aurais laissé tomber avec mes habillements de ville: singulière sensation de bien-être moral, obscure encore, mais bienfaisante et si nouvelle!
Sur la place, voici Guitry. C’est exactement le Coupeau du 1er acte. Un chapeau de feutre mou, veste et pantalons de velours à côtes, usé, rapiécé, plein de reflets d’usure. Une ceinture de flanelle rouge entoure sa taille. Sous le gilet entr’ouvert, un foulard de coton serré au cou. Il est chaussé d’épaisses bottines vieilles, mais solides, usées au bout par les agenouillements du plombier à l’ouvrage. Sa moustache tombe sur ses lèvres; il houle un peu des épaules en marchant, et je ne vois de différence entre lui et les ouvriers qui l’entourent qu’un peu plus de vigueur dans son allure.
La portière d’une voiture s’ouvre de l’autre côté de la place, et voici Suzanne Desprès, la triomphante Gervaise. Elle vient à nous, souriante, de son pas d’anglaise, allongé et glissant. C’est la Gervaise gaie encore, qui n’a pas touché à son livret de caisse d’épargne, confiante dans l’avenir; ses yeux bleus sourient, sa peau est rose et fraîche dans l’air du matin. Elle est vêtue d’une robe sombre, d’un corsage noir recouvert d’un petit châle noir, la tête encadrée d’une fanchon de tricot noir. Un petit tablier noir à deux poches serre sa taille.
Je la regarde, à côté de Guitry, et c’est tout le poignant drame de Zola qui vit sous mes yeux, comme dans une hallucination.