Ce n’est plus la lumière factice de la rampe, ni le décor en trompe-l’œil, c’est la double vie de ces deux êtres simples et bons, qui furent si malheureux, dont la détresse me fit autrefois tant pleurer. Durant un instant se mêlent dans mon esprit la fiction et la réalité, le roman et la vie, le drame de Zola, Guitry et Suzanne Desprès, Coupeau et Gervaise, en chair et en os, qu’il me semble reconnaître.

Gaiement, nous allons déjeuner tous les trois, à l’Escargot d’Or, un bon petit restaurant populaire que Guitry connaît. On nous offre, comme à des clients qu’on veut faire revenir, les meilleurs plats du jour: des moules marinière et du ragoût d’oie; après cela une côtelette de mouton au cresson, puis du fromage et des poires, et du café, le tout arrosé de deux bouteilles de chablis, soit trois francs par personne.

Nous sortons sur le boulevard de Ménilmontant. C’est jour de marché. Nous nous promenons au milieu des étals de boucherie, de légumes, de fromages. A regarder ainsi, dans ce milieu, Coupeau et Gervaise, je relis L’Assommoir! C’est ici que les critiques qui ont vu en Guitry un clubman déguisé, devraient venir redresser leur jugement! Suzanne Desprès a pris son bras, et elle a l’air d’être là pour faire ses provisions, avec son homme, la veille de sa fête! On leur offre des marchandises au passage. Ils poussent la conscience jusqu’à ne pas même répondre aux avances des marchandes; ils ont l’air de ne pas les entendre.

Non, Guitry n’a pas l’air d’un déguisé. Il s’aperçoit que ce qui nous différencie peut-être un peu du reste des gens, c’est l’acuité, la vivacité de nos regards. C’est vrai. Aussi, il éteint son œil, le fait moins mobile, moins curieux, la transformation est subite et absolue, et désormais, on ne peut s’y méprendre: c’est Coupeau, indiscutablement!

Je suis là pour constater—et je le constate—que, parmi la foule dont nous faisons partie, de ceux qui vont dans le même sens que nous, de ceux qui nous croisent ou de ceux qui nous regardent passer, personne n’a manifesté un étonnement, personne ne s’est retourné sur Coupeau, comme cela se fût immanquablement produit si Guitry avait eu l’air d’un sportsman maquillé.

Et nous avons continué l’expérience tout l’après-midi. Nous nous sommes promenés curieusement dans ce Paris inconnu du dix-neuvième et du vingtième arrondissement, prenant au hasard les rues et les ruelles, les larges voies et les boulevards, de Ménilmontant à Belleville, solitaires ou grouillants de monde, pour que la preuve fût décisive.

Une foule de gens du peuple stationnait devant un dépôt d’ouvrage municipal; on venait là attendre, sans doute, pour se faire embaucher. Nous nous sommes mêlés à cette foule, nous l’avons traversée lentement sans susciter le moindre regard de méfiance ou de curiosité, sans provoquer la plus petite réflexion.

Nous marchons ainsi, en causant et en flânant, jusqu’à la porte de Romainville et au lac Saint-Fargeau, à travers des rues inconnues et pittoresques. Nous nous arrêtons à la devanture des marchands de bric-à-brac et de reconnaissances du Mont-de-Piété. Suzanne Desprès nous fait remarquer, aux étalages, un grand nombre de bagues-alliances. Elle nous dit que, dans tous les quartiers pauvres, c’est la même chose: comme les ouvrières n’ont généralement pas d’autre bijou, c’est leur alliance qu’elles vendent d’abord. Les robes, le linge, la literie ne viennent qu’après...

Suzanne Desprès appelait à elle tous les chiens errants, les flattait, les caressait, les plus sales, les plus laids comme les autres. Ils reconnaissaient vite en elle une amie, et ceux qui n’avaient rien à faire se mettaient à la suivre jusqu’à la prochaine borne. Guitry découvrait des enseignes pittoresques: «Au Perroquet populaire», «Lavatory Club», «Au Chien sauveteur», «Au Lapin Vengeur» et des cadres de photographes populaires, avec des couples de mariés engoncés et roides, des enfants frisés comme des caniches, des hommes et des femmes dans des poses inouïes, aux expressions impossibles de fausse dignité ou de naïve rêverie que le photographe leur fit prendre.

Pour moi je déchiffrais les affiches posées sur les murs: les annonces de quêtes à domicile pour l’hiver de 1900-1901, l’avis de l’arrivée de Krüger à Paris, que de pauvres vieilles femmes lisaient péniblement, de ces pauvres femmes voûtées, pâlies, maigres, au regard vide, si triste... L’arrivée de l’ennemi de l’Angleterre les intéressait donc?