M. Miro, ma chère enfant, m’a dit hier soir que tu n’étais pas contente de toi, et que la peur t’avait empêchée de faire mieux que tu n’as fait. La peur cependant ne t’a pas empêchée de plaire beaucoup et de jouer ton rôle avec une très grande sûreté. Ta voix était bonne, tes intentions bien arrêtées, et tu n’as pas assurément à te plaindre de l’accueil qui t’a été fait. Ton rôle est bien établi et tu n’as rien à y changer. Je ne suis pas compétent pour parler toilettes, mais, si brillantes que soient les tiennes, je les désirerais moins compliquées. Tu n’as pas une taille à te perdre ainsi dans ce flot d’étoffe qui gêne un peu tes mouvements et qui t’enlève de la tenue.—Tu n’auras pas peur ce soir, entre en scène avec moins de timidité; que l’on sente la dame; que tes gestes soient plus aisés et plus libres. Marche posément, voilà la seule observation que j’aie à te faire, si mince qu’elle soit, elle a de l’importance. Après cela je n’ai que des compliments à te faire sur ton succès qui en présage bien d’autres encore.

Je t’embrasse, ma chère enfant de tout mon cœur.

Regnier.

Réjane joue la pièce cent fois. Mais nous voici à la fin de l’année 1877. Et, en somme, il lui a fallu attendre trois ans, depuis septembre 1874, pour qu’on lui confie un vrai rôle, malgré ses petits succès constants et répétés. En ce temps-là, c’était Mme Bartet qui jouait tout au Vaudeville. Tous les auteurs allaient à elle. Personne, à part son maître, n’encourageait Réjane. Elle végétait donc, et avait grande envie de s’en aller. Elle demeura encore un an sans rien jouer. Pourtant elle prit patience. Et le 9 septembre 1878, elle créait le mari d’Ida, trois actes de Delacour et Mancel, avec un grand succès. Elle n’a pas encore trouvé cependant le secret de ses futures toilettes, et la critique le lui fait entendre sans ménagement. M. Sarcey dit d’elle:

Mademoiselle Réjane est tout à fait jolie et amusante dans le rôle d’Ida. Elle a toujours un peu plus l’air d’une gentille femme de chambre que d’une aimable femme du monde, mais elle dit avec tant d’intelligence, elle a un esprit si parisien, elle exerce sur tous ceux qui l’écoutent une séduction irrésistible.

On donna en matinée le 2 février 1879, les Mémoires du Diable, et elle eut le rôle de Marie; les Faux Bonshommes furent repris le 22 février, et elle y joua le rôle d’Eugénie. Et, à ce propos, Regnier lui écrit:

Dimanche, 23 février 1879.

Que je te dise d’abord, ma chère enfant, que tu as été charmante hier, que tu as joué tout ton rôle avec sincérité, gaieté, vérité et esprit, et que tu n’as qu’à persévérer dans cette voie de probité artistique qui fait seule les vrais comédiens. En outre, ta figure n’était nullement gâtée par cet abominable maquillage qui rend les yeux féroces en les cerclant de noir, qui déplace la fraîcheur de la joue pour la monter aux yeux, ce qui donne à croire que celle qui se défigure ainsi est atteinte d’ophtalmie. Tu n’étais point plâtrée, et quand tu avais à rougir tu rougissais. Persévère, reste ce que tu es et ne demande à la parfumerie que le nécessaire. Autrement dis-toi bien que les vieilles ne se rajeunissent pas et que les jeunes s’avarient avant l’heure marquée par le temps.

Une observation:—Tu te bouches les oreilles quand Edgard te parle, dans une scène du deuxième acte. Réponds-lui donc en tenant encore tes deux doigts sur tes oreilles et en tournant un peu la tête vers lui.—Ce sera, je crois, infiniment plus drôle. Tu ne quitteras ce mouvement que lorsque Edgard te dira: «Vous m’avez donc entendu!» Si tu veux essayer ce que je te conseille, préviens-en Dieudonné.