La première des Tapageurs, de Gondinet, est du 19 avril 1879. Mlle Bartet joue le rôle de Clarisse, elle joue celui de Geneviève, un petit bout de rôle sans importance. On l’y trouve touchante et gracieuse. Mais au bout de quelques jours Mlle Bartet tombe subitement malade, et il faudra rendre la recette si quelqu’un ne se sacrifie pas en jouant le rôle le soir même! Deslandes s’adresse à Réjane. Elle fait la folie de consentir après de longues prières. Le reste de la troupe voit pourtant d’un œil jaloux la jeune artiste prendre la première place. On veut lui faire peur. On lui annonce que la salle est furieuse, qu’on casse tout! N’ayant pas le temps d’apprendre le rôle par cœur, Réjane avait préféré, pour être moins troublée, jouer sur scénario, c’est-à-dire improviser le rôle de Clarisse sur le thème de l’auteur. On fait un succès à sa hardiesse, à sa crânerie, à sa présence d’esprit. La direction pour la remercier, lui envoie une petite flèche en diamants et perles. Le lendemain, elle réclame un raccord. Deux camarades seulement viennent répéter avec elle. Elle se sentait devenir malade d’émotion, d’énervement et de colère. Le troisième jour, Mlle Bartet, rétablie soudain, reprend son rôle. Réjane avait demandé à son directeur, après cet effort prodigieux, de ne pas rejouer aussitôt son rôle de Geneviève, qui avait été lu et appris par une autre. Elle va tranquillement dîner en ville, et, à dix heures, elle va se coucher. Mais il y avait eu malentendu. La doublure n’était pas allée au théâtre. On avait fait une annonce au public. Cris. Potin! Dans la coulisse, triomphe des bonnes petites camarades qui crient: «Rendez la flèche!»

Pendant les quinze jours qui suivirent Réjane souffrit d’un tremblement dans les jambes.

Elle n’a pas oublié son professeur. Elle suit le concours du Conservatoire, et elle lui écrit le 1er août 1879: «Si vous saviez combien je suis heureuse du grand succès que vous venez de remporter et qui n’a pas été récompensé comme il devait l’être; car M. Brémont a été au-dessus des plus grands éloges; il a de la chaleur et de la passion, on sent le souffle du maître.»

Dans la reprise des Lionnes pauvres d’Augier, 22 novembre 1879, elle est discutée. Le public lui fait fête et l’auteur l’approuve, mais la critique, y compris M. Sarcey, n’admet pas son interprétation du rôle de Séraphine.

M. Alphonse Defère lui conseille de changer de couturière, et il félicite au contraire Mlle de Cléry sur son élégance.

Et Barbey d’Aurevilly de s’écrier prophétiquement:

Avec son corps délié et serpentin, avec cette poitrine dans laquelle il semble qu’il n’y ait pas de place pour le cœur, avec cet air de couleuvre qui marche sur sa queue debout, mais qui deviendra une guivre un jour, Mlle Réjane avait admirablement le physique de son rôle, mais elle y en a ajouté l’intelligence. Cette jeune fille, qui rappelle Rachel par le délié des formes et par la gracilité de toute sa personne, pourrait bien avoir quelque jour, comme Rachel, une grande destinée dramatique. J’en augure beaucoup après l’avoir vue l’autre soir... On l’a rappelée deux fois. La seconde fois, elle était tuée d’émotion, brisée, toute en larmes: on craignait de la voir se casser en deux en saluant. Ah! l’émotion des vrais artistes! Avant d’entrer en scène, Mlle Mars pâlissait sous son rouge et Mme Malibran aussi, quand on l’applaudissait, pleurait...

Emile Augier lui-même la soutient et la défend. Il approuve l’interprétation qu’elle a donnée au rôle de Séraphine Pommeau que Mlle Blanche Pierson avait refusé comme antipathique. Et finalement c’est un très grand succès. On la discute, c’est vrai, mais la flamme est sortie, désormais elle compte. Voici d’ailleurs la précieuse lettre que lui écrivait Regnier à ce propos:

2 décembre 1879.

Si je ne vais presque plus au spectacle, ma chère enfant, rassasié comme je le suis de tout ce que je fais dans la journée, je ne m’en intéresse pas moins à tout ce qui te touche et j’ai été très heureux du grand succès que tu viens d’obtenir. Mon fils, mon gendre, qui assistaient à la première représentation des Lionnes pauvres, m’en avaient d’abord rendu compte, Mlle Baretta, écho de ce qui se dit au Théâtre-Français, m’assurait que l’interprétation de ton nouveau rôle te classait au premier rang, et enfin, mon ami Legouvé t’a trouvée tout simplement admirable. Je te laisse à penser si tous ces éloges m’allaient au cœur, et si j’y voyais la réalisation de ce que j’ai toujours auguré de toi comme artiste. Les leçons que je t’ai données ont eu pour but de t’apprendre à consulter toujours le bon sens dans la conception d’un rôle, de t’enseigner les procédés au moyen desquels on parle toujours avec vérité, d’acquérir la souplesse d’entendement et d’oreille qui met la comédienne à même de rendre avec sûreté les intentions que le poète ou l’auteur lui demandent, alors même que ces intentions ne sont pas celles qu’elle a elle-même d’abord comprises. Un bon comédien doit pouvoir toujours jongler avec les intentions et les inflexions qu’on lui demande, et si différentes qu’elles soient les unes des autres, il faut toujours que la conviction se laisse voir au fond de sa phrase. En connais-tu beaucoup qui soient capables de ce genre d’exercice? Le métier, l’affreux métier, ce que les peintres appellent le chic, s’empare trop du théâtre, et ce qui m’étonne, c’est que, y réussissant si peu, il ait tant d’adhérents. Garde-toi de ce défaut, tâche de rester vraie. En dehors du Théâtre-Français où il y a des modèles, regarde Geoffroy, regarde Saint-Germain et, si tu l’as connue, rappelle-toi Alphonsine, voilà de vivants enseignements... mais me voilà loin de toi, et je me reprends à te donner des conseils alors que je ne te dois que des compliments. Le plus grand, le plus élevé que tu aies reçu est l’approbation que M. Augier a donnée à la façon dont tu as joué son rôle, son goût est des plus sûrs, mais il est aussi des plus difficiles, et si tu l’as contenté, tu dois être aussi très contente.