24 mai 1897.

Je viens de passer deux heures avec celle qu’un impresario maladroit a quelquefois appelée, sur ses affiches, «la rivale de Sarah Bernhardt». La Duse n’a pas du tout les allures d’une «rivale». Rien ne ressemble moins à de la combativité que cette angoisse qu’elle montre de ses débuts à Paris; sa simplicité et son orgueilleuse modestie doivent, au contraire, à la fois souffrir des éloges ampoulés dont on l’encense et de cette position de combat qu’on lui fait prendre malgré elle.

Elle est si simple dans ses manières et dans sa tenue! Rien dans ses toilettes et dans ses façons ne révélerait la comédienne. Vêtue d’étoffes sombres et légères, elle aurait plutôt l’air d’une bourgeoise de goût, si les cheveux noirs, à peine ondulés, relevés sur le front, un peu en désordre, ne faisaient penser en même temps, à «l’intellectuelle» moderne. Aucun bijou sur ses mains fines. Elle n’est pas belle. Si on peut le dire sans banalité, elle est mieux que belle. Au premier regard, sa physionomie paraît faite seulement de douceur et de sensibilité. En regardant mieux, la proéminence des maxillaires y ajoute de la volonté, la vivacité de l’œil brun, ombré d’épais sourcils noirs, la mobilité inouïe des traits compliquent l’expression d’inquiétude et d’imprévu.

La distance entre le nez et la bouche est assez grande, et c’est surtout là que se découvre la caractéristique de cette figure complexe: au repos la bouche est douloureuse; deux esquisses de rides descendent du nez pour rejoindre la commissure des lèvres et en accentuent le caractère dramatique. Vient-elle à sourire, ces plis disparaissent, et les dents blanches transforment en gaîté juvénile, presque enfantine, l’expression du visage qui rayonne aussitôt du charme ardent de la joie de vivre.

Nous étions partis tous deux du Figaro, où elle avait assisté à notre concert de cinq heures. Et pendant que le coupé nous entraînait vers son hôtel, elle me faisait part de son horreur de ce qu’on appelle «la représentation».

«Pourquoi, disait-elle, pourquoi les comédiens et les comédiennes forment-ils une classe à part? Pourquoi les reconnaîtrait-on quand ils passent? Pourquoi mèneraient-ils une vie différente des autres gens? Pourquoi seraient-ils plus bêtes ou plus grossiers que les autres catégories d’artistes? Pourquoi leur échapperait-il quelque chose de la vie générale?»

Elle saute avec agilité d’un sujet à un autre. Elle se plaint à présent de l’état d’infériorité de la femme en général. Elle espère que tout cela changera rapidement:

«En Italie, où la femme, jusqu’à ces dernières années, est restée presque sans culture, on observe déjà un mouvement de progrès. Les jeunes filles, qui se contentaient jusqu’à présent d’être des sentimentales, commencent à être honteuses du vide de leur éducation intellectuelle. Et en France, voyez combien de femmes supérieures, renseignées, au courant de tout, avec des idées personnelles sur les choses!»

Nous passions devant la Madeleine. Un grand rayon de soleil, venu du couchant, frappait obliquement le parvis de l’église.

«Tenez, me dit soudain la Duse, en me montrant d’un geste vivace cette illumination, est-ce beau, cela? C’est de la joie, c’est de la vie! Je suis aussi heureuse de voir cela et d’en jouir que de n’importe quel triomphe... Et dire, continua-t-elle en soupirant gentiment, que tout de même c’est fini pour moi ces heures de jouissance tranquille, dans ce grand et admirable Paris! Autrefois, j’y venais en dilettante, pour voir... A présent... brrr... il me fait peur...»