Que chaque feuillet du livre éternel

Nous compte des jours passés en prière.

Puisqu'il faut laisser le corps à la terre,

Que l'âme ait les yeux ouverts sur le ciel!

Ces vers, écrits par un jeune poète, Léon Séché, sur un exemplaire d'Évangeline, de Longfellow, étaient si bien de circonstance, que j'avais cru ne pouvoir trouver mieux, pour appuyer le conseil que je voulais donner à mon triste ami, de tâcher de lire pour se distraire. Il me demanda, en effet, de les lui répéter deux fois, et ensuite il me promit d'en lire lui-même un certain nombre d'autres tous les jours.

Il dut tenir sa parole, car, peu de temps après, il me priait de lui prêter de nouveaux volumes, poésie et prose, me disant qu'il voulait lire beaucoup.

Bien plus, au bout de quelques semaines, il se décida à acheter un bon nombre de livres, que je lui aidai à choisir, et peu à peu, en continuant ses acquisitions, il est arrivé à posséder une des bibliothèques les plus intéressantes (cela ne veut pas dire les plus chères ni les plus volumineuses) que l'on puisse trouver.

Il y a quelque temps, je m'étais hasardé à lui parler un peu de ses chagrins, j'avais même fait une allusion amicale à ses anciennes amours, tout en ménageant délicatement la susceptibilité de ce grand et excellent cœur: «Oh! mon cher ami! s'écria-t-il, prends bien garde, tu remues des cendres encore bien chaudes, que les larmes n'ont pas encore entièrement noyées. C'est égal, toutes mes passions, toutes mes affections ont été pour moi des sources de souffrances. Seule, la passion des livres,—car, j'en suis possédé de plus en plus, grâce à toi,—ne m'a procuré que des satisfactions et des consolations. Aussi tu vois que je m'y suis consacré d'une façon assez sérieuse. J'ai trop souffert, comme tu le sais, pour songer désormais à me marier; restant seul ainsi, je pourrai employer une partie de ma fortune à acheter des livres. Puisque mon plus grand plaisir maintenant est de lire, je veux donner à mes nouveaux et mes plus stables amis une large place dans ma demeure.»

Chaque fois que je le rencontre, ce cher Gustave, il me parle chaleureusement de ses lectures et de sa bibliothèque; il cite encore avec mélancolie des noms chers autrefois, mais il ne paraît plus disposé à mourir.

Ma lettre d'aujourd'hui ne vous aura pas égayé, mon ami, mais elle vous aura prouvé que l'amour des livres et de la lecture n'est pas un sentiment ou un goût vulgaire, et qu'on peut souvent y trouver de sérieuses consolations. Un grand bibliophile, Pixerécourt, avait fait imprimer cette maxime dans tous les ouvrages de sa bibliothèque: «Un livre est un ami qui ne change jamais.» Sans admettre cette pensée mot à mot, car on peut faire observer que le mot changer n'est peut-être pas ici toujours exact, puisque l'ami en question change de temps en temps de ... propriétaire, et aussi quelquefois de reliure, j'y trouve cependant une idée profonde et philosophique qui me plaît beaucoup. Je préférerais, je l'avoue, cette devise ainsi modifiée et plus vraie: «Un livre est un ami qui ne trahit jamais.»