Voilà des principes bons à suivre pour ce qui concerne les livres à lire, soit pour l'utilité soit pour l'agrément. Mais il arrive quelquefois qu'un bibliophile peut s'écarter des préceptes de Jules Janin et même de ceux qui se trouvent consignés dans la première partie de la présente lettre. C'est lorsqu'il s'agit de volumes dont le texte n'offre peut-être que peu d'intérêt, mais dont la reliure, par exemple, a un mérite artistique ou porte un chiffre, des armoiries qui indiquent une provenance célèbre, ou encore lorsqu'un personnage éminent a écrit dans ce livre des notes manuscrites qui en font une relique ou un souvenir.

Dans ce cas, le désir de la possession du livre (désir très respectable, du reste) devient une sorte de sentiment, qui est quelquefois de l'admiration, plus rarement de la piété, et bien souvent de l'orgueil, de la vanité, la satisfaction de posséder un objet qu'on montrera à des amis, à des rivaux peut-être, qui ne peuvent en trouver un autre semblable.

Bien des bibliothèques de nos grands collectionneurs modernes ont été composées évidemment sous l'influence des idées ci-dessus développées ou de ces divers sentiments. Pour moi, j'avoue que, dans mon petit cadre, j'ai eu souvent pour guide les unes, et je n'ai pas pu me défendre moi-même des autres. Ma conscience est, dans tous les cas, bien tranquille, car je suis sûr que mes bons confrères en bibliophilie ne raisonnent pas autrement. Nous autres collectionneurs, nous sommes quelquefois de grands égoïstes, pour ne pas dire de grands envieux, qui mettons notre joie à exciter chez les autres le regret de ne pas posséder l'équivalent de ce que nous possédons nous-mêmes, et qui sommes vexés de voir nos semblables agir de même à notre égard.

Après cet aveu, mon ami, si vous me conservez toujours vos sympathies, c'est que vous avez le cœur grand et l'esprit indulgent pour nos petites faiblesses, cher et aimable confrère.

Maintenant, pour vous faire oublier un peu ces méchancetés, que je viens de lancer à nos camarades et dont quelques-unes vont aller à votre adresse, maintenant, dis-je, que vous êtes des nôtres, j'entre en plein dans le cœur de mon sujet.

Vous m'avez avoué votre prédilection pour les ouvrages exclusivement littéraires, c'est-à-dire les livres de poésie, de théâtre, les romans, la critique. Je commencerai donc mon énumération par ceux-là. Cependant vous me permettrez bien, chemin faisant, de ne pas négliger entièrement les livres d'art ou d'histoire, qui ont un grand intérêt et rentreront bien dans vos goûts, j'en suis sûr.

Il y avait à peine trente ans que l'imprimerie ou plutôt la typographie était inventée, lorsqu'on publia la première édition du poète des poètes, sous le titre: Homeri opera (en grec), et avec la mention: Florentiæ, sumptibus Bernardi et Nerii Nerliorum, avec la date de 1488, édition en 2 gros volumes in-folio, imprimés en lettres rondes et non avec les caractères gothiques qui avaient été jusque-là le plus souvent employés. Si vous rencontrez un jour ces deux volumes, qui sont d'une insigne rareté, je vous engage à les acquérir, fût-ce même à un grand prix. C'est un livre précieux et une superbe édition, fort bien imprimée. Un exemplaire a atteint du reste le prix de 4,000 francs dans une vente publique des années dernières, la vente de M. Renard, de Lyon. Il fut acquis par M. Eugène Paillet.

Je vous signale ce livre de haute curiosité, comme je vous citerai le Virgile, Virgilii opera, édition princeps, que l'on croit imprimée en 1469, et portant la mention: Romæ, per Conradum Suueynheym et Arnoldum Pannartz; format petit in-folio, également en caractères ronds, dits romains. Après cela je vous laisserai momentanément tranquille pour l'acquisition des premières éditions d'auteurs anciens, et nous passerons à des ouvrages plus modestes. Il est bon d'avoir quelques-uns de ces volumes rarissimes et capitaux, que les amateurs appellent des clous de collection; mais pas trop n'en faut, croyez-moi. Laissons ces objets de musées aux grands dépôts publics, où il nous est facile d'aller les admirer, je ne dis pas les lire, car on les lit beaucoup mieux dans de belles et bonnes éditions plus récentes.

Et, comme cette lettre devient un peu longue, j'abrège et je vous dirai prochainement quels sont les ouvrages à choisir, parmi ceux de nos écrivains français qui méritent d'entrer dans une bibliothèque d'élite.

Mais auparavant je vous conseille de commencer déjà à faire le catalogue de vos livres. A mesure que vous achetez un volume, croyez-moi, inscrivez-le tout de suite sur une fiche mobile, en indiquant bien soigneusement le titre (abrégé, si c'est utile), le nom de l'éditeur et celui de l'imprimeur, la date, le format et la reliure. Si vous tardiez davantage à commencer ce travail, le nombre de vos volumes augmentant tous les jours, vous arriveriez promptement à vous décourager, voyant trop de besogne en retard. Votre bibliothèque ne pourrait qu'être en désordre, car vous seriez obligé de vous fier à votre mémoire pour retrouver vos livres, et la meilleure mémoire fait quelquefois défaut. Tandis qu'avec des fiches, sur lesquelles vous indiquez la place de chaque volume, cela n'est pas à craindre.