V
AINTENANT que vous êtes suffisamment pourvu d'ouvrages de bibliographie, d'outils de travail, de guides, en un mot, vous pourrez acheter avec plus de sécurité ce qui aura quelque attrait pour vous, ce qui vous paraîtra intéressant. Sans vouloir influencer votre goût, je vous dirai, puisque vous me le demandez, comment j'aurais procédé pour former ma bibliothèque, si la Fortune avait daigné me favoriser, et comment on peut agir pour composer une collection intéressante, lorsqu'on est dans une situation relativement modeste.
Avant tout permettez-moi de vous rappeler ce que Jules Janin a dit de sensé, de nouveau et d'intéressant dans un petit livre fort joli, et bien écrit, mais dont le principal mérite est d'être rare: l'Amour des livres: «N'achetez aujourd'hui que si vous avez lu, d'un bout à l'autre, le livre acheté il y a deux mois, il y a six semaines. Furetière demandait un jour à son père de l'argent pour acheter un livre.—«Or çà, répondait le bonhomme, il est donc vrai que tu sais tout ce qu'il y avait dans l'autre acheté la semaine passée?» C'était bien répondre.»
Je ne suis pas d'avis de prendre à la lettre le conseil du bon gros critique, qui n'a jamais dû connaître à fond la passion des livres, ni la joie intime que nous procure l'acquisition d'un volume souhaité, ni le serrement de cœur qu'on éprouve à voir passer en d'autres mains l'objet qu'on espérait obtenir.
Non certes, il n'est pas absolument indispensable de lire tous les volumes, au fur et à mesure qu'on les achète, avant d'en acquérir d'autres. Cependant l'idée de l'auteur était bonne; il a voulu évidemment mettre en garde les bibliophiles contre l'entraînement des occasions favorables et les empêcher d'encombrer leurs vitrines de livres qu'ils ne liront sans doute jamais. Et en cela il a raison. Le premier motif qui doit nous pousser à acquérir un ouvrage, c'est le désir de le lire, soit immédiatement, soit plus tard, dans des moments de loisir. Il arrive bien souvent, hélas! que ces moments-là ne viennent pas vite ou ne viennent jamais; on n'en achète pas moins toujours des livres qu'on se propose aussi de reprendre un jour, et qui, en attendant, viennent occuper à côté des autres une place d'où ils ne seront pas vite dérangés.
Mais la bibliothèque formée dans ces conditions offrira toujours de l'intérêt; car vous trouverez là, sous la main, des volumes dont le texte aura eu pour vous un certain attrait, et que vous pourrez consulter, ne fût-ce qu'un instant, si vos idées vous y conduisent ou si la conversation vous y ramène.
Eh! mon Dieu, quel est donc l'homme, si érudit qu'il soit, si universelles que soient ses connaissances, si vaste que soit sa mémoire, qui n'a pas besoin quelquefois de retremper un peu son esprit, son imagination ou sa science, dans la lecture de quelque livre de poésie, de littérature, d'histoire? S'il possède ces livres chez lui, il les ouvre juste à point pour rafraîchir sa mémoire, préciser son érudition ou même reposer son cerveau. Tandis que s'il est obligé d'attendre, de faire des démarches pour se procurer le livre, d'aller à une bibliothèque publique, son impression est perdue, l'effet bienfaisant est manqué, et la consultation de l'ouvrage devient presque inutile.
Cela conduit à engager les bibliophiles, et vous en particulier, mon ami, à choisir soigneusement les ouvrages qui doivent être en rapport avec vos goûts, avec votre situation, je dirais presque avec votre entourage.