Aussi ces livres, qui étaient fort rares lorsqu'on ne les recherchait pas, se rencontrent-ils beaucoup plus souvent aujourd'hui. L'appât de l'argent et la spéculation en ont fait exhumer un certain nombre des recoins négligés ou même des grandes bibliothèques séculaires. Et tout cela a passé dans de petites mais précieuses collections, auxquelles on a donné, je ne sais pourquoi, le nom assez vague de cabinets, n'osant pas les appeler des bibliothèques. Mais comme beaucoup de ces livres, non encore placés chez des amateurs, s'étaient accumulés chez les libraires, il en est résulté une baisse assez considérable dans les prix. Actuellement on peut trouver de beaux exemplaires des éditions séparées dont il s'agit, pour 500 à 1,000 francs.

Il faut en excepter cependant trois pièces, qui sont d'une rareté insigne et que plusieurs bibliophiles attendent et souhaitent ardemment, l'édition originale du Cid, de Corneille, 1637, in-4º; l'édition originale de Sganarelle, de Molière, 1660, in-12, et l'édition originale des Plaideurs, de Racine, 1669, in-12. Leur prix serait certainement trois ou quatre fois plus élevé que celui des autres. J'ai été assez heureux pour découvrir un exemplaire de l'édition originale des Femmes sçavantes, de Molière, daté de 1672, tandis que ceux que l'on connaît sont datés de 1673. Ce doit être là un livre très précieux.

Les éditions collectives de Corneille, datées de 1644 à 1664, ont encore beaucoup d'intérêt; quelques-unes des premières sont cotées fort cher et sont très recherchées. Il en est de même des réunions d'œuvres de Molière, portant une des dates de 1666, 1673, 1674, 1679, 1682, et des œuvres réunies de Racine datées de 1675 à 1697. Cette édition de 1697 du grand tragique fut encore revue par lui et on n'en donna plus d'autre de son vivant. Les Pensées de Pascal, 1670, in-12, et les Lettres d'un provincial, 1657, in-4º, les Réflexions ou sentences et maximes morales, de La Rochefoucauld, 1665, et les Caractères, de La Bruyère, 1688, sont encore assez chers.

Les premières éditions séparées ou collectives des autres classiques que nous avons cités plus haut, sont également recherchées, et il est utile de les avoir, surtout les pièces de Regnard qui sont restées au répertoire. Le Joueur est très rare.

Quand je vous engage à acheter les éditions princeps des grands écrivains du XVIIe siècle, je dois vous paraître bien exclusif. Aussi suis-je d'avis d'étendre ce conseil à tous les auteurs qui ont acquis, par leur génie ou leur talent, le droit d'immortalité; et afin de ne pas vous condamner à les posséder tous indistinctement, il faut vous laisser le soin de choisir ceux dont les livres vous procurent le plus de satisfaction. Les goûts des bibliophiles sont si différents, comme les tempéraments et les caractères, et disons-le, si variables même chez chacun, suivant les dispositions du moment et la mode du jour, que ce serait une grande présomption d'espérer de les influencer. Et je ne vous excepte pas de la loi générale, mon ami.

Cependant,—je suis incorrigible dans mes avis, mais c'est votre faute,—j'aimerais à voir entrer chez vous peu à peu des éditions originales de quelques-uns des ouvrages ou des pièces de Le Sage, Montesquieu, Voltaire, J.-B. Rousseau, Marivaux, J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, sans toutefois vous attacher à former des collections complètes de leurs œuvres, ce qui deviendrait fastidieux, et serait d'ailleurs presque impossible.

Le Diable boiteux, édition de 1707, 1 volume in-12, Gil-Blas, publié en trois parties, dans l'espace de vingt années, savoir 2 volumes en 1715, 1 volume en 1724 et le quatrième volume en 1735, sont des ouvrages fort intéressants à posséder, mais d'une grande rareté, de même que la fameuse comédie Turcaret, le chef-d'œuvre théâtral de Le Sage. Parmi les ouvrages de Montesquieu, achetez donc les Considérations sur la Grandeur des Romains et leur décadence, 1734, 1 volume in-12; l'Esprit des loix (sic), 1748, 2 volumes in-4º, et les Lettres persanes, d'Amsterdam 1721, 2 volumes petit in-12. Achetez Manon Lescaut de 1731, ou de 1753. Choisissez les meilleures pièces de Marivaux, quelques-uns des plus remarquables ouvrages de Voltaire et de J.-J. Rousseau, mais surtout pas toutes les œuvres de ces deux derniers, à moins que vous ayez d'énormes vides à remplir dans vos armoires et je ne crois pas que vous soyez dans ce cas.

Les éditions admirables qui en ont été données de 1785 à 1789 pour Voltaire, et de 1793 à 1800 pour J.-J. Rousseau, ont malheureusement l'inconvénient d'encombrer à elles seules un ou plusieurs rayons de bibliothèques, ou d'être en grand format, et nos petits appartements modernes ne sont pas faits pour recevoir de pareilles collections.