N'oubliez pas d'acquérir la jolie édition originale de Paul et Virginie, datée de 1789, et surtout choisissez un exemplaire en papier vélin, contenant les 4 figures charmantes de Moreau le jeune et de J. Vernet, épreuves avant la lettre. Vous le payerez cher certainement, de 1,500 à 2,000 francs, mais c'est si rare! Si vous ne tenez pas aux épreuves avant lettre, vous pourrez avoir le même livre pour 100 francs, en reliure ordinaire. Voyez la différence, pour une ou deux lignes d'impression en plus ou en moins! C'est là le cas de faire remarquer que les épreuves avant lettre sont toujours beaucoup plus belles et, d'ailleurs, elles se trouvent si rarement, que les amateurs se les disputent à outrance; de là leur prix élevé.

Il a été publié par Didot et l'éditeur Bleuet, à la fin du siècle dernier, une série de jolis volumes semblables comme format à Paul et Virginie, et également illustrés de gracieuses vignettes. Ces petits livres, vrais trésors de typographie et d'art, sont cotés aujourd'hui très cher, lorsque les exemplaires sont en grand papier vélin, et contiennent des figures avant lettre, surtout des eaux-fortes, c'est-à-dire le premier état de morsure de l'acide sur la planche, avant le modelé au burin. En général, sauf pour un ou deux, le texte de ces petits ouvrages n'a guère d'intérêt et ne justifie nullement l'exagération de prix que ces livres ont atteinte. Sauf Manon Lescaut, qui est dans toutes les éditions et toujours un admirable ouvrage, et les Voyages de Gulliver, les autres ne signifient presque rien. C'est, par exemple, Ollivier, de Cazotte, Zélomir et Primerose, de Morel de Vindé, Le Temple de Gnide, de Montesquieu, Œuvres choisies de Mme Deshoulières, Télémaque, etc...... Le principal mérite de ces livres consiste dans la grâce des illustrations et dans la belle typographie.

On pourrait en dire autant de beaucoup d'ouvrages ornés de figures, du XVIIIe siècle, banalités ou rapsodies, en vers ou en prose, fadeurs érotiques, de Dorat, Piis, Imbert, Berquin, et autres écrivassiers en pourpoint brodé et en coiffures à ramage, dont les volumes n'ont d'autre mérite que d'avoir été illustrés de ravissantes gravures, art aussi faux que la poésie du temps, mais plein de charme et d'élégance raffinée.

C'est la possession de ces volumes qui a souvent excité les amateurs à faire des folies, et, si l'on peut appliquer ici l'expression toute neuve et fort à la mode, c'est pour ces objets dont la vue flatte encore plus les sens que la lecture n'affadit l'esprit,—car on ne les lit guère, heureusement,—que nos bibliophiles contemporains subissent les accès d'une sorte de névrose, hier encore à l'état aigu, aujourd'hui déjà presque à l'état chronique.

Dieu me garde de censurer ici ce goût du joli et du maniéré, qui ne manque pas de renaître aux périodes de décadence des siècles ou des sociétés. Je sais que ma voix ne trouverait pas d'écho. Mais je n'aime pas les livres nuls, illustrés à si grands frais, et j'avoue comprendre mieux la manie des iconophiles, qui recherchent les gravures tirées à part, c'est-à-dire vierges de ces textes insipides; car ils ont au moins la certitude d'avoir de meilleures épreuves, et de pouvoir les loger dans un album qui tient moins de place que ces volumineux recueils de platitudes.

J'admets, pour un bibliophile, l'acquisition de livres comme les Œuvres de Molière, illustrées par Boucher, en 1734, ou par Moreau, en 1773; les Fables de La Fontaine, avec nombreuses gravures d'après Oudry, 1755, quoique le grand format in-folio de ces quatre derniers volumes soit bien incommode; les Contes de La Fontaine, avec dessins d'Eisen, 1762, édition des Fermiers généraux; les Métamorphoses d'Ovide, traduction de l'abbé Banier, 1767 à 1771, avec de charmantes gravures d'après les gracieux maîtres de l'époque; le Décameron de Boccace, de 1757, orné de 110 jolies figures, d'après Gravelot, Eisen, Boucher, etc...; les Baisers (de Dorat), 1770, seulement pour les jolies vignettes d'Eisen.... mais j'avoue que peu d'autres livres de cette époque me séduiraient. Je les laisse aux amateurs de gravures, dont je comprends jusqu'à un certain point l'engouement, eu égard à la légèreté de nos mœurs actuelles, qui me paraissent ressembler singulièrement à celles de la même période du siècle dernier.

Vous le voyez, mon ami, j'exprime ici des idées toutes personnelles et je ne vous donne aucun conseil, persuadé qu'il est impossible de tracer au bibliophile une ligne de conduite, pour le guider à travers une époque qui n'eut elle-même d'autre règle que les plaisirs, d'autres principes que la volupté et la galanterie sensuelles.

Après la Révolution on publia très peu de livres de luxe. Je ne veux pas cependant omettre de vous signaler les Contes de La Fontaine, édition de 1795, en 2 volumes, grand in-4º, qui ne fut malheureusement pas terminée, quoiqu'elle contienne déjà 20 superbes gravures achevées, d'après Fragonard, Mallet et Touzé. Cette édition, qui devait contenir 80 gravures, eût été l'un des chefs-d'œuvre de typographie et d'art du XVIIIe siècle. Le texte seul est complet. Il faut tâcher d'y joindre les épreuves, très rares d'ailleurs, de plusieurs autres planches qui restèrent à l'état d'ébauche.

Cinquante-sept dessins originaux de Fragonard, faits pour ce livre, sont entre les mains de M. Eug. Paillet, qui a eu, d'accord avec M. Rouquette, libraire, la bonne idée de les faire graver à l'eau-forte par un artiste de mérite, A.-P. Martial. Vous pourrez compléter à peu près l'édition de 1795 en y joignant les deux premiers états de ces belles eaux-fortes.