Cela me conduit à vous conseiller l'acquisition des principaux volumes illustrés par Gavarni, ce spirituel dessinateur et écrivain, dont le talent fut peut-être le plus complet de tous ceux des artistes de notre époque. Nul au moins n'a observé l'humanité avec plus de vérité et n'a traduit ses observations avec un crayon plus fin et une plume plus mordante. Ne manquez pas d'acheter surtout les 4 volumes in-4º dans lesquels furent réunis, sous le titre d'Œuvres choisies, ses principaux dessins, au nombre de 320, parfaitement gravés sur bois. Outre les légendes spirituelles de chaque sujet, vous y trouverez des notices intéressantes par Théophile Gautier, Laurent-Jan, Lireux, Léon Gozlan et P.-J. Stahl. Tâchez de trouver aussi ses lithographies, ce qui est plus rare encore, mais présente un grand intérêt au point de vue de l'art, qui traduit là directement la pensée de l'artiste.
L'édition collective des Œuvres de Balzac (que je vous ai déjà citée ailleurs), parue de 1842 à 1848, chez Dubochet, Hetzel et Paulin, et chez Furne, en 17 volumes in-8º, est bien illustrée. Comme d'ailleurs elle est imprimée avec soin, en beaux caractères faciles à lire, je vous en conseille l'acquisition. On y voit des dessins de Tony Johannot, Meissonier, Gavarni, Henri Monnier, Bertall, Célestin Nanteuil, Gérard Séguin, Français, etc. Tous ces dessins sont fort bien gravés sur bois. Pour compléter cette édition, il faut y ajouter les tomes XVIIIe, XIXe et XXe, parus chez Houssiaux, en 1855, imprimés exprès dans le même format, avec gravures d'après les mêmes artistes. Le premier tirage de ces 20 volumes est devenu très rare.
Je vous engage à acheter les meilleurs ouvrages illustrés par Gustave Doré, surtout les Œuvres de Rabelais, édition populaire publiée par Bry, en 1854, format in-4º, à deux colonnes, et le charmant livre de Balzac, les Cent Contes drolatiques, paru en 1855; les illustrations de ce dernier en font un petit chef-d'œuvre de verve et d'originalité. L'Histoire pittoresque et caricaturale de la Sainte Russie, ce malicieux et amusant pamphlet écrit et dessiné par G. Doré, fut publié dans le même format que les Œuvres de Rabelais déjà citées. Il est digne de figurer à côté des deux premiers. Les grands ouvrages illustrés par cet artiste si fécond et si fantaisiste mériteraient bien tous d'entrer dans votre bibliothèque, mais ils sont si encombrants!... Heureusement des volumes comme l'Enfer, le Paradis et le Purgatoire, du Dante, les Fables de La Fontaine, la Bible, la Légende du Juif-Errant, les Contes de Perrault, peuvent être mis sur une table de salon, et il est toujours agréable d'en feuilleter les belles gravures.
Parmi les ouvrages intéressants de satire politique ou de satire de mœurs, ne manquez pas de chercher un bel exemplaire de cette fameuse publication qui s'appelait la Caricature morale et politique, parue de 1830 à 1835 et dans laquelle se trouvent réunies les charges les plus jolies, les plus spirituelles et les plus mordantes qui aient été dessinées à notre époque. La collection complète et en bon état de ce journal fameux vaut très cher, 700 à 800 francs au moins. C'est un beau prix, mais on trouve là les chefs-d'œuvre satiriques de nos principaux artistes, Raffet, Daumier, Grandville, Henri Monnier, Ch. Philippon, Célestin Nanteuil, V. Adam, etc.... et cela présente un grand intérêt.
Dans le même ordre d'idées, il est curieux d'avoir Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, de Louis Reybaud, belle édition de 1846, illustrée par Grandville; Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des républiques, édition pareille de 1849, illustrée par Tony Johannot; l'Assemblée nationale comique, de Lireux, illustrée par Cham, en 1850; la Revue comique, à l'usage des gens sérieux, parue de novembre 1848 à décembre 1849; les Robert-Macaire, par Daumier et Ch. Philippon, en choisissant le premier tirage colorié; la Correctionnelle, 1840, illustrée par Gavarni. Tous ces ouvrages datent d'une époque où la lithographie et la gravure sur bois furent en honneur, à juste titre d'ailleurs, car jamais de plus consciencieux artistes ne s'adonnèrent à ces deux branches aujourd'hui un peu trop négligées de l'art du dessin.
Peu de volumes contiennent des dessins de Meissonier; je vous recommande particulièrement un joli recueil presque entièrement illustré par ce maître, les Contes rémois, du comte de Chevigné, édition de 1858, qui contient le premier tirage. Les gravures sont sur bois et fort bien exécutées. Si vous pouvez trouver un exemplaire en papier de Hollande, avec figures tirées sur papier de Chine, achetez-le; mais je vous préviens qu'il vaut très cher, de 500 à 600 francs.
Bientôt devait trôner en maître et gagner rapidement les sympathies des amateurs d'estampes, comme celles des amateurs de livres, un art qui possède un très grand charme, une grande puissance d'expression: la gravure à l'eau-forte. Déjà, depuis plusieurs années, quelques essais timides avaient été tentés avec succès pour l'illustration des livres. Célestin Nanteuil et Ch. Jacque, entre autres, avaient donné de remarquables spécimens de fines gravures à l'eau-forte; mais ce fut seulement vers 1860 que la mode et le goût du jour vinrent donner raison aux artistes qui avaient fait de nouvelles tentatives en ce genre. Les différents ouvrages d'Alfred Delvau, par exemple, les Cythères parisiennes, les Heures parisiennes, les Cafés et Cabarets de Paris, les Barrières de Paris, les Dessous de Paris, etc... parus de 1865 à 1867, offraient déjà de jolies illustrations à l'eau-forte, par Gustave Courbet (qui n'a pas dû en faire beaucoup d'autres), par Félicien Rops, Bracquemond, Émile Bénassit, Émile Thérond, Léop. Flameng. Mais c'étaient là des livres de peu d'importance et que les libraires vendaient à très bon marché, quoique la valeur en ait décuplé depuis.
Les éditeurs Jouaust et Lemerre ne tardèrent pas à publier leurs intéressantes collections de livres illustrés, dont les gravures à l'eau-forte sont signées d'artistes devenus célèbres, Leloir, Ad. Lalauze, Ed. Hédouin, Laguillermie, Boilvin, Léop. Flameng, de Los Rios, Edmond Morin, Henri Pille, Worms, Giacomelli, Burnand, Delort, Mongin, Le Rat, Arcos, Monziès, etc... Dans la collection Jouaust surtout, vous trouverez quelques jolis ouvrages, vraiment réussis, tant au point de vue des gravures qu'à celui du texte. Achetez donc, par exemple, les Œuvres de Molière, illustrées par Leloir, en 8 vol. in-8º; les eaux-fortes de Léopold Flameng, exécutées sur les dessins de Louis Leloir pour cet important ouvrage, peuvent compter parmi ses meilleures. Choisissez de préférence un exemplaire imprimé sur papier de Chine; le tirage des épreuves y est meilleur et les volumes en sont moins encombrants. Je vous cite maintenant au hasard quelques livres de Jouaust qui sont encore dignes d'une bibliothèque de luxe: les Contes de Perrault, avec de gracieuses eaux-fortes de Lalauze, en 2 volumes; le Voyage sentimental, de Sterne, avec gravures à l'eau-forte d'Ed. Hédouin; le Voyage autour de ma chambre, par Xavier de Maistre, ce spirituel livre qui est le mieux réussi de la collection et qui est aussi illustré d'eaux-fortes charmantes par Ed. Hédouin; les Contes rémois, par le comte de Chevigné, avec eaux-fortes de Rajon, d'après les dessins de J. Worms; les Voyages de Gulliver, illustrés par Lalauze; Gil Blas, avec eaux-fortes de Los Rios; la Physiologie du goût, qui contient de ravissantes vignettes à l'eau-forte, par Lalauze, en tête des principaux chapitres; la Vie des dames galantes, de Brantôme, avec gravures à l'eau-forte par Boilvin, d'après les dessins d'Ed. de Beaumont, et quelques autres, selon votre goût et le genre d'ouvrages que vous aimez. Mais tâchez d'acquérir de préférence les exemplaires tirés de format in-8º sur papier Whatman ou sur papier de Chine, qui contiennent les premiers tirages avant la lettre des figures en épreuves supérieures.
Les Œuvres (choisies) de Fr. Coppée, publiées chez Lemerre, avec eaux-fortes de Boilvin, forment encore un beau livre, très désirable.
Il y a plusieurs volumes superbes à choisir dans les belles séries en divers formats publiées par la librairie et imprimerie Quantin. En général, les meilleurs et les plus dignes d'une bibliothèque d'amateur sont ceux qui ont paru en moyen ou petit format, toute question d'importance et de prix à part. La petite collection antique renferme, par exemple, des illustrations pleines d'originalité et en même temps de grâce, et la partie typographique en est très soignée. Vous avez assez de goût, mon ami, pour distinguer dans les autres séries ce qui mérite de fixer votre attention et, d'ailleurs, la place que vous avez à consacrer dans vos armoires aux ouvrages illustrés de grand format pourra influer sur votre choix. La librairie Hachette et MM. Charavay frères ont aussi publié quelques beaux volumes avec gravures.