M. Chamerot, qui s'était contenté jusqu'à présent d'imprimer pour le compte des autres des volumes exécutés toujours avec un soin particulier, et d'obtenir pour cela une médaille d'or à l'Exposition universelle de 1878, vient d'adjoindre à sa maison des salons de libraire-éditeur. Il a heureusement inauguré une série de publications qu'il prépare, en donnant une édition de luxe de la Chanson de l'Enfant, par Jean Aicard. Ce beau volume est illustré de dessins charmants de Lobrichon, Rudaux et Steinlen, gravés sur bois avec un vrai talent par L. Rousseau. C'est déjà une œuvre capitale et je vous conseille de la mettre dans votre bibliothèque, en choisissant un exemplaire sur papier du Japon. Vous y trouverez des épreuves superbes avant la lettre supérieures à celles du papier ordinaire.
Un jeune libraire, L. Conquet, a commencé de publier quelques livres illustrés, qu'on s'arrache dès leur apparition; et c'est justice, car ces volumes sont établis avec beaucoup d'intelligence, de goût et d'art. Ce sont presque toujours des réimpressions de luxe des plus intéressants ouvrages de nos auteurs modernes ou même contemporains. L'éditeur a compris que les collections de volumes du même format, ornés de la même façon, par les mêmes artistes ou les mêmes procédés, devenaient d'une monotonie désespérante. Il s'est attaché à varier le genre de ses livres, l'impression et les illustrations. Dans quelques-uns, par exemple, comme le Lion amoureux, par Frédéric Soulié, la Chartreuse de Parme, par Stendhal, il a essayé avec succès de faire revivre la fine gravure au burin qui fit les délices des bibliophiles et iconophiles d'antan, et dont le beau volume la Peau de chagrin, de Balzac, édition de 1838, montre les plus intéressants spécimens.
En rééditant le gracieux ouvrage d'André Theuriet, Sous Bois, avec de charmantes compositions de Giacomelli gravées sur bois, il a prouvé que, dans l'art du dessin et de la gravure même, aussi bien qu'en musique, il est possible de faire de l'harmonie imitative, car l'ensemble de ce volume est très beau. Il avait déjà réussi à souhait en faisant exécuter de jolies gravures sur bois, pour Mon oncle Benjamin, de Claude Tillier. Là ne s'arrêteront certainement pas les belles publications de ce jeune éditeur. Du reste, j'ai vu chez lui en préparation un livre appelé certainement à un grand succès: le Rouge et le Noir, par Stendhal. Cet ouvrage ne contiendra pas moins de 80 compositions, toutes dessinées et gravées par Dubouchet, l'artiste déjà apprécié et aimé, qui a reproduit en petit format les planches du Monument du costume au XVIIIe siècle, par Moreau.
Je vous parlerais bien de Mademoiselle de Maupin, le curieux roman de Théophile Gautier, dont L. Conquet a donné une superbe édition, que je vous ai citée déjà; mais mon cœur se serre en pensant que l'artiste chargé d'illustrer ce beau livre, Louis Leloir, vient de mourir à quarante ans à peine, sans avoir pu achever son œuvre, dont on avait déjà vu quelques charmants spécimens. Cet artiste était si sympathique, que sa disparition a causé une profonde tristesse. Je sais bien qu'un autre peintre et dessinateur de grand talent, M. Toudouze, prépare des gravures qui devront être bien intéressantes aussi pour cet ouvrage; mais la satisfaction de posséder un jour celles-ci ne me console pas du chagrin de ne voir jamais paraître celles-là.
Vous achetez tous ces livres, à mesure qu'ils paraissent, et vous choisissez des exemplaires sur papier supérieur; vous faites bien, car cela s'épuise vite, et d'ailleurs avec de tels volumes on forme, à coup sûr, une jolie bibliothèque.
Je m'intéresse moins aux réimpressions d'ouvrages anciens, antérieurs à notre siècle, et je n'aime pas du tout les reproductions d'anciennes gravures. Les fac-similés n'ont aucun mérite artistique; à peine s'ils sont utiles pour populariser certaines œuvres, trop rares pour être connues et appréciées d'après les originaux. Là, mon ami, j'ai trouvé que vous faisiez un peu fausse route, en achetant plusieurs de ces reproductions; mais ce n'est qu'une opinion toute personnelle et je laisse au temps et à l'expérience qui vous vient tout doucement le soin de vous désabuser.
L'énumération que je viens de vous faire d'un certain nombre de livres illustrés pourrait être augmentée encore, car il existe d'autres volumes de moindre importance qui méritent bien aussi de fixer l'attention. Mais il arriverait que mes lettres ne seraient plus qu'une sèche nomenclature et c'est ce que je voudrais éviter; elles sont déjà assez arides comme cela.
Vous avez un moyen de vous renseigner plus amplement. Achetez l'ouvrage intéressant et fait avec un soin remarquable, que vient de publier M. Jules Brivois, la Bibliographie des ouvrages illustrés du XIXe siècle. Vous y trouverez non seulement la description minutieuse des livres en question, mais encore des appréciations très justes de leur mérite artistique et des détails anecdotiques curieux sur la publication des plus importants. Ce livre est incontestablement l'un des meilleurs ouvrages de bibliographie qui aient été faits jusqu'ici.