L'école de Touraine y était aussi brillamment représentée par le missel de l'église de Tours, qui renfermait plusieurs grandes miniatures admirables de composition, de dessin et de coloris. Vous rappelez-vous, en fait de «grisaille», le bijou de manuscrit de tout petit format, qui était venu à M. Didot de la collection De Bure et que les bibliophiles appelaient pour ce motif le manuscrit de De Bure? Ce joli livre de prières, qui contient entre autres miniatures charmantes, une tête de Christ d'une idéale beauté, peut être pris comme modèle des plus belles productions de l'école flamande du XVe siècle. Il appartient à M. le baron de La Roche-Lacarelle. Un autre petit manuscrit du même genre, et admirable aussi, est en la possession d'un autre amateur, M. le comte de Sauvage, qui l'a découvert en Italie.

Parmi les œuvres calligraphiques et artistiques plus anciennes qui ont été offertes à vos regards, vous avez pu admirer le grand et beau volume exécuté pour Charlemagne et contenant «les quatre évangiles», manuscrit qui appartient au musée d'Abbeville et qui figurait à l'Exposition rétrospective des Arts décoratifs en 1882. Les manuscrits de cette époque et, en général, ceux des premiers siècles de notre ère, jusqu'au XIe environ, sont beaucoup plus lisibles que ceux des siècles suivants. Ils sont écrits en lettres onciales ou lettres romaines, d'une grande simplicité, sans fioritures, avec de nombreuses abréviations que l'on comprend facilement aussitôt qu'on en a la clef; tandis que les livres des siècles suivants, jusqu'au XVe, sont écrits en gothique plus ou moins bien formée, avec force majuscules en arabesques ou lettres historiées, ce qui empêche de bien comprendre les abréviations et en rend la lecture difficile.

L'usage des lettres rondes est revenu plus tard, vers la fin du XVe siècle, pour les livres imprimés, et ce sont ces caractères qui, après avoir lutté pendant plusieurs années contre les caractères gothiques, ont fini par s'implanter définitivement chez nous, après avoir subi quelques modifications et quelques perfectionnements.

Quant aux peintures qui ornent les livres des époques carlovingiennes, elles se ressentent, comme les différents motifs de décoration qu'on y rencontre, de la simplicité du style roman. Elles sont belles, d'une beauté sévère et expressive, sans grâce, mais sans mièvrerie. L'école byzantine, pourtant plus ancienne, n'avait pas encore importé chez nous cette finesse d'exécution et cette merveilleuse habileté qui la distingue, habileté qui s'exerçait presque toujours au détriment de la largeur de conception et de la puissance du caractère de l'œuvre.

L'époque gothique donna naissance à un grand nombre de livres intéressants dont les enluminures ou miniatures, dessinées avec un plus grand soin et de plus en plus enjolivées, flattent davantage les yeux des bibliophiles de nos jours. A mesure qu'on se rapproche de la Renaissance, les progrès faits dans l'art du dessin, surtout dans l'art de modeler avec grâce les figures et de rendre élégamment les formes et le mouvement des personnages, arrivent à leur plus haute expression. Aussi, quelques œuvres du XVe siècle sont-elles d'une grandeur de style et en même temps d'un fini incomparables. Telles sont, par exemple, les miniatures exécutées par des artistes comme Andrieu Beauneveu, Jehan Foucquet, Jehan Clouet et Jehan Poyet, en France; les Van Eyck, Jean de Bruges, Memling, dans les Flandres, etc... et par les élèves de ces grands maîtres.

Comme je vous l'ai conseillé au commencement de ma lettre, mon ami, ce sont des manuscrits de cette époque qu'il faut acheter avant tout; vous en trouverez facilement, car il en fut produit une quantité innombrable. Il s'agit de choisir et, pour cela, je suppose que vous avez assez de goût et de connaissance en art pour ne pas vous tromper.

Vous n'aurez guère à chercher dans les œuvres calligraphiques du XVIe siècle; elles sont peu nombreuses, surtout dans la dernière moitié. Celles des premières années, jusqu'au règne de Henri II, ont encore du mérite, mais après cela une décadence complète se fait sentir, et il faut arriver jusqu'à la fin du règne de Louis XIII pour trouver quelques manuscrits dignes d'être cités. A ce moment, et pendant le règne de Louis XIV, quelques écrivains très habiles se produisirent; Jarry, Duguernier, Aubriet et plus tard Gilbert, exécutèrent à la plume des livres charmants que vous ferez bien d'acquérir lorsque vous en rencontrerez. Les volumes écrits par Jarry surtout sont des merveilles d'habileté et de patience que les amateurs apprécient hautement, car leur enthousiasme se traduit par des chiffres d'une éloquence très significative. Tâchez de rencontrer un «Jarry», si modeste qu'il soit; et si vous ne le payez que quelques centaines de francs, ou même quelques mille francs, selon son importance, vous ferez une bonne affaire.

Est-il utile de vous rappeler l'histoire si connue de la Guirlande de Julie, ce bijou de livre que le duc de Montausier fit exécuter entièrement à la main, par Jarry, en deux formats différents, et illustrer de peintures de fleurs par Nicolas Robert, pour la belle Julie d'Angennes, marquise de Rambouillet, qui devint ensuite sa femme? Ce livre était sorti de la famille, il y est rentré depuis quelques années, à grands frais; à ma connaissance, un bibliophile offrit à l'ancien possesseur 40,000 fr. du plus beau des deux exemplaires, celui du plus grand format, relié par le fameux Le Gascon. Celui-là appartient actuellement à Mme la duchesse d'Uzès, une héritière des Montausier, bien digne de posséder ce trésor, composé et écrit tout exprès pour une de ses aïeules, dont l'esprit ne fut égalé que par la beauté et par la grâce.

Plusieurs volumes fort jolis, écrits par Jarry, ont subi le feu des enchères depuis bon nombre d'années, et tous ont atteint, suivant l'importance et aussi suivant l'ornementation, les prix de 1000 à 10,000 ou même 12,000 francs. J'oubliais de vous dire que la plupart des livres de cet habile calligraphe sont signés à quelque endroit, toujours à peu près ainsi: C. N. Jarry scripsit, avec la date. Il est évidemment inutile de vous dire, comme les parfumeurs ou les fabricants de chocolat l'écrivent sur leurs enseignes: Évitez les contrefaçons; je ne crois pas qu'il en existe, et, s'il existait des imitations, je suis persuadé qu'il est impossible de s'y laisser prendre.

Je vous ai cité tout à l'heure le nom de Gilbert, calligraphe habile qui vint un peu plus tard. Cet artiste fut le maître d'écriture de Louis XV. Il exécuta, entre autres œuvres d'un certain mérite, quelques livres de prières pour le Roi et pour sa maison. J'ai vu il y a quelques années, à la librairie Fontaine, un de ces volumes fort bien écrit et dont le libraire demandait, je crois, 1,800 francs. Un autre, portant les armes de la reine Marie Leczinska, a passé l'année dernière en vente publique et a atteint un prix plus élevé encore.