XI

E crois vous avoir promis, mon ami, de vous dire quelques mots des vieux manuscrits enluminés, dont chaque bibliophile qui se respecte doit posséder au moins un échantillon. Les plus beaux et les plus recherchés parmi ces ouvrages de patience, qui méritent aussi quelquefois d'être appelés des œuvres d'art, sont ceux du XIIIe, du XIVe et du XVe siècle. Les manuscrits antérieurs à ces époques présentent certainement beaucoup d'intérêt, mais conviennent mieux à des bibliothèques publiques ou à des érudits qu'à des bibliophiles. D'ailleurs leur rareté les fait payer très cher, surtout lorsque le texte est orné d'enluminures, dont le dessin, quoique souvent très primitif, offre un certain caractère de naïveté et de puissante expression.

Pour vous qui n'avez pas encore une bibliothèque importante, et qui pouvez compter sur beaucoup d'années pour former votre collection, achetez donc d'abord quelques beaux spécimens de manuscrits du XVe siècle, enrichis de miniatures des différentes écoles. L'écriture de cette époque est une belle gothique bien formée et lisible, les dessins des sujets sont beaux et les figures bien modelées. Cela flattera davantage vos yeux et vous causera plus de satisfaction que les manuscrits des siècles précédents. Vous devrez certainement arriver à acquérir aussi des échantillons de ceux-ci, mais lorsque votre goût se sera formé et lorsque, votre éducation artistique et bibliographique étant plus complète, vous pourrez mieux apprécier des œuvres d'un style plus rude, mais plus original et peut-être plus grandiose, étant plus primitif.

Les manuscrits les mieux ornés sont ordinairement les livres d'heures, quelques romans de chevalerie et quelques vieilles chroniques. Malgré leur prix élevé, les premiers sont ceux que l'on paye le moins cher, à mérite égal. Les autres offrent en outre un intérêt littéraire ou historique qui rehausse la valeur de l'œuvre calligraphique et artistique, ce qui ne se rencontre pas dans les livres d'heures.

Votre patriotisme vous commande de donner la préférence à des œuvres de l'école française, et vous rencontrerez là, certes, de merveilleux chefs-d'œuvre; mais il ne faut pas négliger d'examiner aussi les manuscrits des autres écoles, dans lesquels vous trouverez des miniatures admirables. Entre les trois écoles principales de France, les connaisseurs établissent du premier coup d'œil une distinction marquée: l'école de Paris brille par l'élégance et la crânerie de son dessin; celle de Bourgogne, par une plus grande simplicité de composition, mais une grande élévation de sentiment et aussi par une sobriété de ton peu habituelle à cette époque; l'école de Touraine, surtout celle de la seconde moitié du XVe siècle, réunit une composition brillante et expressive à un coloris étincelant.

En dehors des écoles françaises, il ne faut pas manquer de chercher quelques beaux spécimens dans l'école flamande surtout et dans l'école italienne; l'une offre déjà à cette époque la précision, la minutie de dessin qui a toujours caractérisé les œuvres des artistes du Nord; l'autre, plus idéaliste, sacrifie moins à la forme et au détail et parle plus à l'âme. Chez les peintres italiens de cette époque, comme toujours d'ailleurs, le coloris est ordinairement plus éclatant, les tons sont plus chauds, disent les connaisseurs,—question de tempérament, de climat et de soleil.

Il existe, dans les manuscrits du XIVe et du XVe siècle des diverses écoles, un genre de miniatures différent de ce qui avait été fait jusqu'alors, et qu'on appelle «grisaille», à cause de l'unique teinte grise qui y est employée. Les manuscrits ornés de ces dessins sont, plus particulièrement encore, l'objet des recherches et des convoitises des amateurs. Ils sont d'ailleurs beaucoup plus rares que tous les autres, ce genre difficile de miniature n'ayant été tenté que par peu d'artistes.

Vous, mon ami, qui êtes allé visiter la collection superbe de M. Ambroise-Firmin Didot, avant que les enchères l'eussent dispersée, vous avez pu voir là les plus beaux spécimens de manuscrits ornés, de toutes les époques, et dont quelques-uns remontaient environ au VIIe siècle. Vous avez rencontré là, entre autres, quelques types ravissants des miniatures de l'école française de Bourgogne, dans le fameux missel exécuté, paraît-il, pour Charles VI et sa fille, missel dont l'histoire a fait le tour du monde, racontée dans la presse, il y a quatre ou cinq ans, à l'époque de l'une des ventes Didot.