Je vais tâcher de vous convaincre.
Prenons, si vous le voulez bien, le goût des livres à son début, à son état embryonnaire, chez l'homme que vous avez bien voulu gratifier de votre tendresse et auquel vous avez daigné permettre de partager votre existence.—Vous voyez, je suis très..... moyen âge, pour vous engager à me lire jusqu'au bout.—Cet homme arrive un jour avec un livre à la main. Il vous a entendu dire hier que vous aviez un peu d'ennui, que vous ne saviez à quoi employer certaines parties de vos journées... Et il a jugé, en homme intelligent et en mari affectionné, que la lecture d'un livre intéressant pourrait peut-être contribuer à dissiper les nuages légers qui voltigent sur votre front d'ivoire.
Il dépose donc sur vos genoux le livre qu'il a choisi aussi intéressant que possible. Vous êtes déjà flattée de cette attention, à moins que vous n'ayez le caractère de deux ou trois petites-maîtresses de ma connaissance, qui considèrent l'homme comme leur vil esclave, et ne croient pas devoir accepter une gracieuseté qui leur est faite, autrement que comme une humble marque de servage d'un vulgaire mortel vis-à-vis d'une divinité. Mais je suis persuadé que de telles créatures sont rares, et ne les regardant pas à mon tour comme femmes, puisque l'apanage de celles-ci est la grâce et la bienveillance aimable, je ne m'adresse pas à celles-là.
Vous êtes naturellement curieuses, Mesdames, et n'eussiez-vous guère envie de lire, vous ne manquez pas d'ouvrir le volume, pour savoir au moins «ce que c'est». Si votre mari a su s'y prendre, connaissant votre goût, le livre sera certainement lu par vous, tôt ou tard, et vous y prendrez intérêt.
La lecture terminée, direz-vous, le volume devient inutile; j'ai connu des gens qui le jetaient dans un coin, d'où il sortait plus tard, avec beaucoup d'autres, revendus, en moyenne, pour quelques sous, et ne valant guère davantage, tant ils étaient détériorés. Eh bien! voilà, Mesdames, où je vais donner raison à votre goût spéculatif, et vous fournir les moyens de le satisfaire.
Lorsque votre mari a acquis le volume, s'il n'est pas bibliophile, il a pris, sans regarder, l'édition quelconque qui lui a été offerte; et cette édition une fois coupée, lue et sans doute un peu froissée, a perdu plus de 50 à 60 pour 100 de son prix, quand ce n'est pas davantage; tandis que, si votre mari aime les livres, il choisira une édition originale de l'ouvrage qu'il veut vous offrir, ce qui est encore facile à trouver lorsque le livre a paru depuis peu de temps. Or, comme les éditions premières de chaque ouvrage ont été de tout temps et sont surtout à l'heure qu'il est de plus en plus recherchées, elles finissent en peu de mois ou en peu d'années par être cotées à un prix bien supérieur à celui de l'acquisition. En un mot, vous possédez ainsi des objets dont la valeur va toujours croissant, et si vous désirez un jour les vendre, soit pour en acheter d'autres, ou encore pour avoir les bijoux ou les rentes que vous convoitez, il se trouve que vous avez fait une bonne affaire et réalisé un beau bénéfice.
Cela force aussi votre mari à vous choisir des livres intéressants, de bons auteurs, car ce sont ceux-là seuls qui acquièrent de la valeur. Témoin les premières éditions des ouvrages, même récents, d'Alphonse Daudet, Octave Feuillet, Ludovic Halévy, Émile Zola, et plusieurs autres, qui ont déjà triplé, quadruplé ou quintuplé de valeur; ou pour remonter un peu plus loin, les volumes de Victor Hugo, Alfred de Musset, Lamartine, Théophile Gautier, de Balzac, George Sand, dont les éditions originales se vendent aujourd'hui à des prix fort élevés.
On a vu des bibliothèques formées à peu de frais il y a cinquante ans, avec des volumes à 4 francs ou 6 francs, de l'école romantique, par exemple, se vendre dans ces derniers temps cinquante fois plus cher qu'elles n'avaient coûté.
Je raisonne ici, Mesdames, sur de petites sommes, pour flatter votre manière de voir, un peu mercantile mais, je n'en doute pas, tout à fait sérieuse et respectable. Vous allez m'objecter que la passion du bibliophile est différente et s'exerce sur une bien plus grande échelle. J'allais en venir là, et comme je sais que vous êtes d'habiles diplomates et que votre éloquence est fort entraînante, j'ai tâché de tout prévoir.
Admettons, si vous le voulez bien, que vous ayez quelquefois l'envie de relire des ouvrages qui vous auront plu une première fois, des romans ou des pièces de nos classiques, enfin des œuvres quelconques. Si vous ne possédez plus ces ouvrages, qui auront passé chez le bouquiniste, vous êtes forcées ou de renoncer à satisfaire votre désir,—détermination rare chez une femme,—ou d'acheter de nouveau les livres,—double dépense;—alors, que vous n'auriez qu'à aller les prendre, de vos doigts délicats, dans votre bibliothèque ou dans celle de votre mari, si vous aviez eu la bonne idée de les y conserver. Et voulez-vous me dire, Mesdames, quelle est celle d'entre vous qui ne se trouve, un jour ou l'autre, dans le cas de désirer, immédiatement, un livre à lire, ou à relire, pour la distraire de quelque ennui!..... Le temps qu'on emploiera à aller vous quérir ce livre, si vous n'êtes même pas obligées de l'attendre jusqu'au lendemain, ne suffira-t-il pas pour vous faire changer d'idée? L'impossibilité de voir votre désir exaucé à l'instant même n'irritera-t-elle pas terriblement votre frêle organisation de sensitive, ou ne donnera-t-elle pas à votre système nerveux l'occasion d'exercer violemment sa puissance, souvent trop disproportionnée dans votre être tout charmant?