Je livre cela à vos méditations et je passe aux objections les plus graves.

Oui, certes, Madame, votre mari devenu bibliophile pourra arriver, après avoir commencé par acheter des premières éditions de livres à 3 francs, à acquérir ensuite des volumes qui coûteront 300 francs, sinon davantage. J'admets d'abord que vous ayez une fortune suffisante pour vous permettre des dépenses de luxe, et je suppose que votre mari puisse, sans causer de gêne dans votre intérieur, se passer quelques fantaisies. Croyez-moi, ne réprouvez point chez lui le goût, la manie même des livres; et si vous voyez engloutir dans ses vitrines une assez forte partie des sommes destinées au superflu, encouragez encore ce goût ou cette manie. Dites-vous que, s'il ne vous reste pas à la fin de chaque année certaines sommes d'argent à employer autrement ou à joindre au capital pour grossir votre fortune, il reste en nature, c'est-à-dire en livres précieux, une valeur certaine; car les volumes bien achetés, si chers qu'ils paraissent, conservent toujours au moins leur prix, quand ils n'acquièrent pas de plus-value. De l'argent employé ici, il ne resterait peut-être plus aucune trace, s'il avait servi à payer d'autres fantaisies.

Et puis, franchement Mesdames, sortons donc un peu de ce raisonnement assez mesquin et plaçons-nous à un point de vue plus élevé. Ne croyez-vous pas que nous tous, êtres bien imparfaits, hélas! auxquels heureusement vous voulez bien de temps en temps, prêter ou donner le gracieux appoint de vos vertus, nous avons besoin d'avoir dans notre existence un jouet, un hochet, une marotte, chose qui correspond toujours à nos sentiments, bons ou mauvais, à nos défauts ou quelquefois même à nos qualités,—les naturalistes diraient: à notre tempérament.—Eh bien! le goût des livres est un de ces jouets, une de ces marottes, si vous voulez, comme le goût des porcelaines, des bronzes, des tableaux, des vieux meubles, des tabatières.

Mais je prétends que le collectionneur de livres rencontre des satisfactions bien plus diverses et bien plus durables.

En effet, lorsqu'on a regardé un certain nombre de fois les objets dont il est question plus haut, on doit finir par se blaser et l'œil doit en être repu. Les livres, au contraire, offrent d'abord les satisfactions immédiates des yeux, de l'esprit et souvent aussi du cœur. En lisant, on peut éprouver des émotions de toutes sortes. Le livre vous instruit, vous amuse, vous indigne, vous fait rire, vous arrache des larmes, vous flatte les yeux par sa belle impression typographique, par ses gravures, par l'ornementation de sa reliure. Et chaque fois que vous reprenez le volume, vous pouvez faire renaître ces émotions différentes. Un livre peut vous distraire pendant de longs instants, de longues heures quelquefois; la contemplation d'un tableau, si beau qu'il soit, d'une statuette, fût-ce un pur chef-d'œuvre antique, ou un marbre de Houdon, ou une petite et gracieuse terre cuite de Tanagra; l'examen minutieux, même à la loupe, de chaque personnage campé par Hall ou Blarenberghe sur une tabatière ou une boîte à bonbons microscopique, ne vous occupera guère que quelques minutes: chose à considérer, surtout au milieu d'une existence désœuvrée de grand rentier ou de femme du monde.

Si vous ne possédez qu'une fortune modeste, et que votre mari soit bibliophile, laissez-le acheter des livres, bien entendu dans de moindres proportions eu égard à la petite somme qu'il peut employer en menus plaisirs. Et un jour, vous verrez,—j'en reviens toujours à vos idées positives,—lorsque ce gredin, ce tyran viendra à mourir, bien avant vous certainement, comme vous l'espérez, il se trouvera que vous possédez dans vos armoires des valeurs sur lesquelles vous ne comptiez pas.

Je termine ma longue lettre, qui ne vous a pas amusées, n'est-ce pas, par cette petite histoire toute crue et positive, comme une réclame de financier ou de marchand.

Un savant éminent et riche, bien connu, après avoir beaucoup travaillé, eut tout à coup, à un certain âge, l'idée de former une bibliothèque. Il se mit à courir chez tous les principaux libraires, à assister aux ventes publiques, en France, à l'étranger, partout; à recueillir chez des amateurs les livres que ceux-ci voulurent bien lui céder. On le vit pendant plusieurs années, achetant, achetant encore avec une furia toute juvénile, quoiqu'il eût, disait-on, doublé le cap des passions; et ses bibliothèques se meublaient, s'emplissaient, s'encombraient; et des sommes considérables s'éparpillaient à tous les coins du monde, en échange des raretés qui entraient chez notre grand amateur. Si bien que sa respectable compagne, ainsi que ses enfants devenus grands et chefs de famille à leur tour, s'émurent bientôt de ce qu'ils appelaient de folles prodigalités. On prononçait même, paraît-il, tout bas les mots d'interdiction, de conseil de tutelle, etc. Mais heureusement on revint à des idées plus indulgentes. Bref, l'éminent bibliophile mourut, et au recensement des sommes employées à former sa remarquable collection, il se trouva qu'un million et demi environ avait été dépensé.

Quelque temps après, on commença à faire procéder à la vente de tous ces livres, admirables, ou précieux, ou rarissimes; et comme résultat final, la famille put constater que ... le million et demi était au moins doublé.