Mes belles dames, qui êtes en grande majorité, à l'heure qu'il est, de sérieux et immuables hommes d'affaires, lisez et réfléchissez. Mais pardonnez-moi cette interminable causerie; je me suis tellement complu en votre société, que je dois vous avoir fort ennuyées. Prenez un livre intéressant dans la bibliothèque de votre mari, et désennuyez-vous!

Mais comme il serait fort regrettable que des éditions vulgaires ou des livres mal reliés fussent feuilletés par vos jolis doigts, ou vinssent fatiguer vos beaux yeux, vous êtes intéressées à ce que votre mari sache bien choisir ses volumes ou les vôtres et leur donner des reliures dignes de vous.

Mieux encore: je ne désespère pas de voir plusieurs d'entre vous, des plus intelligentes et des plus distinguées, devenir elles-mêmes bibliophiles, tant elles auront trouvé que la société des livres possède d'agréments et de charmes, qui reposent des fatigues de cette autre société, à laquelle les femmes sont fatalement vouées: le monde. Eh! Mesdames, la compagnie dans laquelle vous vous trouverez alors n'est point à dédaigner. Vos petits cénacles féminins pourront être hantés par les âmes des nobles et gracieuses beautés d'autrefois, qui daignèrent accorder à de pauvres livres quelques-unes des faveurs si hautement appréciées et si ardemment désirées de leurs contemporains. Heureux livres! heureuses femmes! Ces nouveaux amis, ces confidents plus fidèles et plus discrets que les autres, durent les consoler quelquefois de grands chagrins, s'ils furent souvent témoins de véritables joies!

Les souvenirs de célèbres princesses ou de grandes dames, comme Diane de Poitiers, Louise de Lorraine, Marguerite de Valois, Anne d'Autriche, Mme de Chamillart, la comtesse de Verrue, la comtesse d'Artois, Mme de Pompadour, et même l'infortunée reine Marie-Antoinette, pourront vous apprendre que ces hochets, tant dédaignés peut-être jusqu'alors, les sauvèrent parfois de bien des tristesses et leur procurèrent de charmantes ou salutaires distractions.

Et même en dehors de ces femmes d'élite du passé, dont l'esprit seul peut être maintenant en relation avec le vôtre, ne trouverez-vous pas, parmi nos grandes dames modernes, à coudoyer les plus célèbres beautés et les plus hautes intelligences? Les plus nobles dames et aussi les plus lettrées ont tenu à faire partie de sociétés bibliophiliques ou littéraires. Ne voit-on pas, par exemple, Mme la comtesse de la Ferronays, admise dans une célèbre compagnie, où il est plus difficile d'entrer qu'à l'Académie française, d'abord parce qu'on y est moins nombreux, ensuite parce que ... on y est toujours très difficile, la «Société des Bibliophiles français»! Une duchesse de Noailles y fut également admise. Mme Edmond Adam, une des reines de l'intelligence et du goût, à notre époque où cette royauté domine les autres, fait partie d'une intéressante société, celle des «Amis des Livres». Plusieurs autres grandes dames, non enrôlées dans ces spirituelles confréries, n'en sont pas moins d'ardentes bibliophiles, et j'espère, Mesdames qui daignez me lire, que beaucoup d'entre vous ne tarderont pas à suivre leur exemple.