D'autres reliures de provenance célèbre du XVIIIe siècle sont également bien exécutées, sans qu'on puisse les attribuer à des relieurs connus. Quelques-unes de celles de Mme de Pompadour viennent peut-être de Derome l'ancien, mais la plupart étaient faites par un nommé Vente qui les a parfois signées. D'autres, très richement ornées, sont d'un relieur-doreur qui s'appelait Monier ou Monnier. Le duc de Hamilton, dont la vente s'est faite en 1882, possédait un livre orné d'une splendide reliure à mosaïque, attribuée à Monier, portant au milieu les armes de la fameuse reine de la main gauche. L'ouvrage était la Rodogune de Corneille, édition de luxe, éditée aux frais de Mme de Pompadour, en 1760, et imprimée, paraît-il, dans son appartement. Ce volume a été acheté, pour un grand prix, par M. le comte de Sauvage.
A part toutes ces armoiries, qu'on recherche quelquefois autant pour la qualité de la reliure que pour la notoriété du possesseur ancien, il y a des provenances auxquelles les bibliophiles attachent une grande valeur. Ce sont celles de quelques souverains, par exemple François Ier, Charles-Quint, Henri II, Henri III, Henri IV; de femmes célèbres, comme Diane de Poitiers, Mme de Chamillart, Mme Du Barry, quoique la qualité des reliures laisse à désirer. Les armes de Marie-Antoinette, soit celles de sa jeunesse lorsqu'elle était dauphine, soit celles qu'elle prit comme reine de France, sont extrêmement recherchées. On les considère évidemment comme des reliques; de plus, elles sont assez rares, et les amateurs se les disputent avec acharnement et les payent très cher. La qualité de ces reliures est médiocre; mais comme elles sont souvent fraîches et bien conservées, et que les blasons sont parfaitement beaux, elles ont un grand charme. On en a trouvé un certain nombre dont les écussons furent recouverts de maroquin, probablement à l'époque de la Révolution. Sur quelques-unes de ces plaques de maroquin furent frappées plus tard de nouvelles armoiries et, lorsqu'on enlève celles-ci avec précaution, on retrouve les premières dessous, admirablement conservées. C'est ce qui les a sauvées ou de la destruction ou des injures du temps.
Beaucoup d'autres armoiries sont encore recherchées et il serait bien difficile de les désigner toutes ici. Cela, d'ailleurs, ne vous instruirait pas beaucoup, mon ami; tâchez d'en voir le plus possible et vous apprendrez ainsi bien mieux à les connaître. De même, pour la valeur qu'on leur attribue, vous ne vous en rendrez compte qu'en suivant les ventes publiques, en lisant les catalogues, en voyant les reliures et en établissant des comparaisons. Il y a bien une sorte de guide qui pourrait vous aider un peu dans vos recherches et qui est jusqu'ici unique en son genre: c'est l'Armorial du bibliophile, par Joannis Guigard. Quoique ce livre soit assez imparfait, il vous rendra cependant des services; les armes de chaque personnage y sont gravées en noir dans le texte, et l'ordre alphabétique des familles permet de trouver de suite les renseignements dont on a besoin. Ces renseignements sont parfois très détaillés. D'autres ouvrages plus anciens sur le blason, comme l'Armorial de Dubuisson, 1757, 2 volumes in-12º, le Grand Armorial de Chevillard, l'Armorial général de France, par d'Hozier, 10 volumes in-folio, parus depuis 1736, pendant plusieurs années, jusqu'en 1768, et ensuite continués par d'autres, puis réédités de nos jours, peuvent être aussi consultés. Mais, sauf le premier, tous ces ouvrages sont si encombrants qu'il est difficile de les avoir chez soi, surtout dans nos appartements modernes si exigus. Je vous conseille, mon ami, si vous avez quelquefois le désir de les étudier, de vous rendre tout bonnement à une bibliothèque publique, où vous les aurez facilement.
La mode actuelle, pour les bibliophiles qui tiennent à laisser trace de possession et à marquer leurs livres d'un signe à eux personnel, est de coller sur la garde intérieure des volumes une étiquette en papier ou en peau, sur laquelle se trouve gravé leur nom, avec des armoiries ou avec une devise, des ornements ou des attributs allégoriques quelconques. On a donné à ces étiquettes le nom générique d'ex libris, parce que ces mots se trouvent sur presque toutes, suivis du nom du possesseur.
Les ex libris commencèrent à être en usage vers la fin du XVIIe siècle. Bossuet eut un ex libris gravé et tiré en noir sur papier, bien qu'il fît frapper ses armes en dorure sur beaucoup de livres; Daniel Huet, évêque d'Avranches, avait aussi un ex libris sur papier, avec ses armoiries. Pendant tout le XVIIIe siècle, on grava un nombre considérable d'ex libris; plusieurs furent exécutés par de vrais artistes et sont, d'ailleurs, de petits chefs-d'œuvre de dessin décoratif et de gravure. A tel point que des iconophiles se sont mis à les collectionner pour en faire des albums ou pour les faire entrer dans des cartons de gravures de choix, comme pièces d'art véritable.
Cette habitude se passa un peu vers l'époque de la Révolution, de même que la mode de faire frapper ses armes sur les volumes; et c'est seulement depuis vingt-cinq ou trente ans que le goût des ex libris est revenu aux bibliophiles. Il n'est guère d'amateur, si modeste qu'il soit, possédant cent volumes ou en possédant dix mille, qui ne fasse graver son ex libris. Toutes les ressources de l'imagination de l'artiste sont mises en jeu pour en composer les sujets. Ce sont tantôt des motifs archaïques, imités de l'art ancien, tantôt des entourages empruntés à la Renaissance ou des copies d'ornements du XVIIIe siècle; parfois ce sont des reproductions d'un coin de vieux manuscrit gothique ou des arabesques dans le goût oriental ou byzantin; souvent la fantaisie domine et l'allégorie ou la satire s'y donnent libre cours. Le bon goût y manque quelquefois, mais l'originalité s'y montre de temps en temps, et c'est déjà quelque chose, à notre époque d'imitation servile et banale.
La taille des ex libris est très variable; on en voit qui ont à peine 2 centimètres, et d'autres dont les dimensions, trop exagérées à mon avis, sont de 10 à 12 centimètres. Tantôt la gravure est faite sur bois, et tantôt au burin sur cuivre, ou à l'eau-forte. Quelques amateurs se sont contentés de faire graver leur nom, entouré d'une simple banderole ou d'une couronne de feuillages, et de faire dorer ensuite sur papier de couleur ou sur peau. Ce système, employé au XVIIIe siècle, par Girardot de Préfond, est très bien reçu par les plus grands bibliophiles de nos jours. Charles Nodier le remit à la mode.
On attache un certain intérêt au choix d'un ex libris. Un ouvrage spécial a été fait sur ce sujet: les Ex libris français depuis leur origine jusqu'à nos jours (par Poulet-Malassis), et deux éditions en ont déjà paru, chez Rouquette, l'une en 1874, l'autre, avec planches, en 1875. Ce volume intéressant contient encore peu de documents, en comparaison de ce qui pourrait être écrit sur ce sujet.
Quand vous adopterez un ex libris, mon ami, tâchez qu'il soit d'une grande simplicité, ou attachez-vous à lui faire donner une tournure originale, en ne négligeant pas surtout le côté artistique. Ne me parlez pas de faire imiter ou même copier servilement le dessin d'un ex libris ancien; quand même ce serait un chef-d'œuvre, je trouve que la copie n'en aurait aucun intérêt.