Entre les artistes modernes qui ont dessiné et gravé des ex libris, je ne puis m'empêcher de vous nommer M. Aglaüs Bouvenne, dont toutes les œuvres ont un cachet particulier de fantaisie et d'originalité. Homme d'imagination, chercheur patient et lettré, il a su composer avec verve et talent des sujets toujours bien appropriés au genre de bibliothèque, à l'esprit, au goût, et au caractère du possesseur.

En général ces petits sujets sont nettement et délicatement gravés à l'eau-forte, avec une élégance qui n'exclut pas l'énergie et qui n'enlève rien à l'originalité de la conception. J'avoue que j'ai vu d'autres ex libris gravés plus finement, à l'eau-forte ou au burin, petites estampes témoignant d'une habileté remarquable chez le praticien qui les avait exécutées. Mais je n'en ai jamais rencontré ayant une aussi fière allure, comme disent les artistes, ni un caractère plus librement expressif que ceux-là.


XV

ORSQU'UN livre a appartenu à un personnage célèbre, et lorsque le possesseur n'y a pas fait graver ses armes ou son chiffre, il peut encore avoir un grand prix si le personnage en question l'a annoté ou y a apposé sa signature. Alors l'intérêt du volume et sa valeur sont beaucoup moins absolus. C'est au bibliophile à juger du prix, d'après le mérite plus ou moins grand de l'ancien possesseur, ou d'après la valeur littéraire ou historique des notes jointes au volume. Ainsi, mon ami, si le hasard vous faisait un jour découvrir un des rarissimes volumes portant la signature autographe de Molière, payez-le bien cher, s'il le faut, mais ne le laissez pas échapper, de grâce. Et, chose presque impossible, si après les recherches longues, minutieuses et infructueuses des curieux et même des érudits, vous arriviez à trouver, soit dans un livre, soit ailleurs, une lettre ou des notes autographes du grand poète comique, ou une de ses pièces, oh! alors votre fortune serait faite. Des bibliophiles et des directeurs de bibliothèques ou de musées publics assiégeraient votre domicile et des ponts de billets de banque vous seraient faits, pour permettre à votre autographe de sortir de chez vous, sans vous laisser trop de regrets.

On recherche aussi beaucoup les volumes annotés ou seulement signés par nos grands classiques français, de même que les lettres écrites par eux ou leurs manuscrits sont l'objet des plus grandes convoitises. J'ai vu une lettre de Corneille se vendre 4,000 francs, il y a deux ou trois ans; des livres annotés par lui vaudraient aussi fort cher. Les autographes de Racine, La Fontaine, Bossuet, La Bruyère, Pascal, et en remontant plus loin, ceux de Malherbe, Montaigne, Rabelais, sont extrêmement recherchés. Les Anglais font de grandes folies pour une signature de Shakspeare. Tout cela est fort intéressant; mais gardez-vous, mon ami, des fausses écritures ou des fausses signatures, que quelques chevaliers d'industrie modernes ont mises en circulation. Lorsqu'une pièce autographe vous plaît à acquérir, ne manquez pas de consulter des experts, qui vous diront, presque toujours à première vue, si l'écriture est authentique, tant ils ont l'habitude d'étudier ces sortes de choses. M. Étienne Charavay, qui est archiviste-paléographe, et son cousin, M. Eugène Charavay, ou encore M. Voisin, pourront vous donner à ce sujet tous les renseignements qui vous seront nécessaires.