Sous le soleil, une ville blanche, aveuglante de blancheur, avec un pêle-mêle de petits toits plats, verts et rouges, parmi des jardins. Dominant ces toits, des centaines d'églises, dont chacune élève au ciel comme une famille de petits dômes et de bulbes coloriés, surmontés de croix grecques d'où pendent des chaînettes d'or. Là, toutes les nuances se heurtent, les plus crues et les plus tendres, les plus effacées et les plus hardies, depuis les plaques d'or fin qui étincellent sur le Temple du Christ Sauveur, jusqu'aux badigeons naïvement bleus, rouges, verts, blancs, gris ou ponceau, qui s'étalent sur les clochers nains ou biscornus des faubourgs pauvres. Puis, sur ce fouillis de tons bizarres, une divine atmosphère, à la fois transparente et comme adoucie d'une vapeur, unit et fond tous ces heurtés en une triomphante harmonie. Vues de cette hauteur, les églises étranges qui m'amusaient hier prennent leur vraie valeur et leur signification. Ces pèlerins de briques, qui, par-dessus la foule paisible des toits, dressent leurs têtes multicolores, révèlent un admirable essor de prière, l'élan d'une foi naïve comme la main qui les a construits et coloriés.
Le murmure du Kremlin monte ici très affaibli. Au pied de la colline, la Moscova coule paresseusement, toute bleue, entre des rives ensoleillées ; à l'horizon, vers l'ouest, quelques collines dans une buée diaphane,—et, dans tout l'intervalle, cette étrange symphonie de couleurs, si fraîches, si joyeuses ! Le vermillon et le vert-pomme des toitures se mêle au vert sombre des feuillages, parmi la blancheur des fonds ; et, sur tout l'horizon, à tous les plans, dans le poudroiement du soleil, ce sont des pointes, des campaniles, des bulbes, des dômes à l'infini, et des croix d'or et des flèches d'or. C'est pour l'œil un enchantement. Cette ville est unique en vérité : rien n'y fait plus penser à nos grisailles de l'Occident ; on songe plutôt, en y rêvant, à cette Bagdad des contes, où les califes se promenaient parmi des jardins. Non ! grâce à Dieu, rien ici de moderne, de calculé ; mais de l'imprévu, du russe, de l'asiatique, de l'étrange, du naïf, du naturellement adorable. Cette sensation, on ne l'analyse point, on la savoure.
En attendant de partir à la campagne où j'irai apprendre le russe, je fais plus ample connaissance avec la ville : je flâne au hasard. Ce matin, je déjeunais dans un restaurant. Les garçons, moujiks agiles et propres, vêtus d'un pantalon blanc et d'une longue et blanche roubajka serrée à la taille par une ceinture violette, comprennent sans étonnement et exécutent sans bruit les ordres que je leur donne par signes. Quand l'un d'eux s'est trompé, et, au lieu d'une carafe, m'apporte de la moutarde, nous rions ensemble, et cela ne porte pas atteinte au respect avec lequel il me présente le plat suivant.
En face de moi, un gros jeune homme, bien mis, le nez rouge, est assis sur une banquette, derrière une table où je vois deux flacons de vodka, de cette incolore eau-de-vie de grains qui sert d'apéritif aux gosiers russes. Il en absorbe un flacon et demi, tout en cassant une croûte ; il ne déjeune pas : il lunche, seulement. Brusquement, il rejette sa serviette, allume une cigarette à bout de carton, une papirosse, et fait un signe. Un grand mouvement se produit parmi les garçons ; toutes les blouses blanches ceinturées de violet s'agitent : deux hommes apportent un volumineux rouleau et l'introduisent par le côté dans la caisse d'un énorme jeu d'orgues vitré qui occupe tout le fond de la salle. Un autre tourne longtemps une manivelle ; il s'arrête enfin, lâche un déclic, et... Sainte Russie ! l'orgue entame un air des cloches de Corneville : «Voyez par ci, voyez par là !» Renversé sur sa banquette, le gros jeune homme au nez rouge savoure cette musique digestive ; on lui moud deux airs et il se retire satisfait : évidemment, il reviendra.
Par les rues passent fréquemment des voitures de maître : aussi étroites que les fiacres, mais soignées et coquettes. De grands chevaux noirs y sont attelés, à peine harnachés d'une mince résille de cuir. Ah ! les magnifiques bêtes, quand elles sont lancées au grand trot par les avenues ! Les voitures, aux roues frêles cerclées de caoutchouc, ne semblent pas toucher le sol : la vitesse de la course les fait rebondir de pierre en pierre, en une vibration continue. Les cochers sont imposants : hauts en couleur, une fine moustache, une chevelure noire qui retombe bien lustrée sur les oreilles, et s'arrête, taillée droit, sur la nuque rasée. Une immense houppelande noire très soignée les enveloppe des pieds à la tête ; cette houppelande est rembourrée de gros coussins qui font au cocher des rotondités postiches : la corpulence du cocher est en raison directe de la beauté du cheval. Ils conduisent sans fouet, les mains levées, excitant, s'il le faut, leur trotteur par un coup de langue. Il faut les voir lorsque, dans une rue large, ils poussent à un trot effréné leur Orlof noir qui écume. Impassibles sur leur siège, les lèvres serrées, le regard aigu, les mains hautes, ils passent magnifiquement, sans bruit, tandis que, dans la frêle victoria, une jeune femme pâle d'émotion et de plaisir, une main rivée au bord de la voiture, de l'autre se couvrant la bouche pour éviter la suffocation, se laisse entraîner à la griserie de la vitesse, les yeux perdus dans un excès de jouissance.
En rentrant ce soir, j'ai vu, pour la première fois, un clair de lune sur Moscou. L'impression m'en a semblé rare. A l'ouest, une lueur blanche éclairait encore ; au ciel, la lune flamboyait, énorme ; sa lumière, reflétée aux toits métalliques des maisons, s'accrochait à tous les angles brillants, et faisait resplendir dans le soir apaisé les bulbes clairs et les croix d'or des églises qui peuplaient ma route. Le Kremlin avait l'air d'un monstrueux joyau dont les facettes étincelaient. Sur la ville désertée, emplie par cette chaleur d'une nuit de juin, la lumière blanche de la lune semblait laisser tomber du silence.