—Oui, comme ça ! (dase, tak !)
Et nous revînmes sur nos pas...
Le cocher compte également sur son «bourgeois» pour lui désigner la maison où il faut se rendre : il y a bien en effet des numéros dans les rues de Moscou, mais on n'en fait pas usage, et les adresses se désignent par le nom des propriétaires des immeubles : telle rue, maison de un tel. Voyez-vous un cocher parisien partant sur cette indication : Rue Lafayette, maison de Durand ! On s'habitue à cette mode comme au reste ; mais, au début, que de temps perdu et de quiproquos !
Sur les trottoirs, ce sont surtout les hommes du peuple qui attirent les regards grâce à leur chemise rouge ;—au fait, convient-il bien d'appeler «chemise» la roubajka ? c'est une blouse en toile, qui se porte en général à même la peau, et qui, serrée à la taille par une ceinture ou une ficelle, retombe en courts plis froncés sur le haut du pantalon. Les moujiks élégants, les portiers par exemple, passent par-dessus cette blouse un gilet noir sans manches, et, en vérité, cela leur sied fort bien. On aperçoit aussi quelques hommes vêtus d'une paddiovka, long vêtement de couleur sombre, ajusté sur la poitrine, et formé, à partir de la taille, d'une jupe très ample qui se rattache à la ceinture par une collerette d'innombrables petits froncés. Presque tous les passants, y compris les «messieurs», sont coiffés (nous sommes en été) d'une casquette blanche ou noire, munie d'un large fond et d'une visière basse. Quant aux femmes, je n'en parle point, tant on en voit peu en ce moment.
Pas d'élégance dans la rue : ce climat extrême s'y oppose par ses exigences ; le seul luxe visible au dehors qu'on se permette ici, est celui des chevaux ; mais il va loin parfois. La circulation est alerte sans être affairée. A vrai dire, on ne se promène pas dans la rue ; à Moscou, la flânerie élégante est inconnue. Seuls les hommes du peuple s'attardent sur les trottoirs. Avec une expression tantôt placide, tantôt fine et rusée, ils se dandinent sans hâte, de porte cochère en porte cochère, ou bien bavardent avec quelque ami. Incessamment, ils portent les doigts à leurs lèvres. Pourquoi ce manège ? est-ce un tic ? me demandai-je d'abord. En même temps, je vis que le trottoir était jonché de débris de graines de tournesol, comme si une armée de perroquets avait pris Moscou pour perchoir. J'étais fort intrigué : un beau matin pourtant, je compris qu'il fallait rattacher l'une à l'autre ces deux remarques : les graines de «soleil» dont la rue est jonchée, c'est le menu peuple qui les croque. Grignoter des graines de tournesol, c'est, en Russie, la distraction favorite des enfants et des humbles. Les rues sont bordées de marchands qui vendent à pelletées la bienheureuse graine, et les gens du peuple en bourrent leurs poches. Ils ouvrent le grain d'un adroit coup d'incisives, recrachent l'écorce, et croquent la pulpe machinalement, sans hâte, mais sans interruption. Ces graines de tournesol grignotées dans tous les coins, voilà pour moi la note locale dominante dans la vie de la rue, durant l'été. C'est une habitude nationale ; rien ne l'explique, car ces graines n'ont pas de goût ; mais elles occupent la mâchoire, elles accompagnent d'un geste machinal la rêverie vague des pauvres gens.
On devrait, quand on arrive dans une ville nouvelle, pouvoir être conduit les yeux bandés jusqu'au sommet de la plus haute tour qui la domine. Les sensations partielles des édifices et des rues ne viendraient pas alors déflorer l'impression d'ensemble : les détails, on les verrait ensuite ; mais on jugerait la cité d'un premier coup d'œil, comme on juge un homme sur son regard.
Il y avait deux jours que j'errais par Moscou, m'amusant aux bizarreries de ses petites maisons, de ses petites églises, de ses petits fiacres, et rien encore, dans l'aimable et jolie ville blanche, ne m'avait arraché un cri d'admiration. Les voyageurs avaient-ils donc menti, dans leurs descriptions de la glorieuse capitale ?
Avant d'examiner le Kremlin en détail, je suis allé ce matin, tout droit, au clocher de la cathédrale, à cette tour blanche d'Ivan Viéliki, dont la calotte dorée lance des étincelles jusque sur les confins de la plaine. Je n'ai jeté qu'un dédaigneux coup d'œil sur l'énorme cloche cassée qui repose à terre près de l'église ; je me suis élancé sur les marches de bronze et de pierre qui serpentent dans la tourelle. Je ne regarderai qu'une fois parvenu au sommet. L'homme qui me guide veut me montrer les jeux de cloches ; mais que m'importent ces monstrueux bourdons ? je monte toujours dans la tourelle fraîche, et l'homme essoufflé me suit à peine, inquiet de son pourboire compromis.
Tout à coup, c'est un éblouissement : à mes pieds s'étale Moscou, adorable de formes, étincelante de lumière et de couleur. Comment dire l'enchantement de ce spectacle, le chatoiement dans ce fouillis de nuances, l'harmonie des fonds et des lointains ?