La neige, en Russie, est une amie tendre et bienfaisante. Lorsqu'elle tarde à tomber, ou bien lorsque des dégels successifs, la transforment en boue, toute la contrée souffre. Les seigles d'hiver, n'étant point protégés par elle, risquent d'être grillés par la gelée. Puis, les chemins deviennent impraticables. Les pistes routières sont passables en été, lorsque les pluies ne sont pas trop fréquentes ; mais, n'étant ni empierrées, ni entretenues, elles se gâtent à l'automne. Peu à peu, des ornières s'y creusent, la boue s'y délaie : la circulation y devient impossible même avec des véhicules légers. Par endroits, la boue est si compacte et si profonde qu'elle constitue un véritable danger. Un de mes amis m'a raconté que, partant, un jour de novembre, pour une partie de chasse avec des compagnons, tous à jeun !—l'un d'eux laissa tomber de la voiture son fusil enveloppé dans un fourreau. La voiture fit encore quelques mètres avant qu'on pût arrêter les chevaux. On revint en arrière, mais les recherches furent vaines, le fusil, caché dans la boue profonde, peut-être même logé solidement entre deux de ces rondins de bois qui en Russie remplacent le macadam, ne put être retrouvé, et l'on dût partir en l'abandonnant.—Le moyen, sur de telles routes, d'effectuer des transports ? Tout ce que la campagne fournit à la ville reste en souffrance : le bois surtout, qu'on emmagasine au seuil de l'hiver. Tout semble mort : les villages n'ont plus de communications entre eux, ni avec les villes voisines ou les stations de chemin de fer ; une voiture, même vide, ne peut circuler, un piéton s'enliserait dans les ornières ; seuls, les cavaliers peuvent, à force de patience, s'aventurer sur les chemins. L'inquiétude s'accroît, les gens se désolent, certaines denrées renchérissent : on attend le sanny poute, le traînage libérateur.
A peine la neige s'est-elle fixée au sol, que toute cette campagne morte hier, se ranime. De tous côtés, sortent les traîneaux en V, appuyés sur de larges patins de bois. Après les jours effroyablement gris et sinistres de l'automne russe, ces jours de spleen, qui semblent la fin de tout, dans un universel écrasement, voici que le soleil renaît. La campagne blanche se couvre de pistes luisantes où circulent des traîneaux lents chargés de bois et des denrées les plus diverses. La gaîté et la vie partout s'épandent.
La neige est aussi nécessaire à la Russie que le soleil à notre été : sans neige, tout périrait dans la terre. Un hiver sans neige et un été sans eau, voilà les deux plus grandes calamités pour le pays russe ; dans les deux cas, c'est la famine.
[CONCLUSION]
Un de nos plus pénétrants historiens m'écrivait, il y a quelques années, à propos des Russes : «Je ne sais pas de peuple plus captivant—je n'en sais pas de plus décevant.» Longtemps, j'ai partagé cette opinion ; aujourd'hui, je suis moins sévère. Ces déceptions, je les ai constatées, moi aussi, mais il me semble que la plupart d'entre elles s'expliquent par des influences passagères. Mon indulgence vient peut-être de ce que j'aime davantage ce peuple, depuis que je l'ai vu souffrir.
Il faut s'entendre, quand on parle «des Russes». Pour ma part, je n'ai régulièrement fréquenté que la bourgeoisie et le peuple ; mes éléments d'observation sont donc incomplets et je ne songe pas à le dissimuler. Il me manque l'étude de la haute noblesse, et du monde officiel : mais j'avoue d'avance qu'ils m'attirent peu, étant trop dominés, les uns par l'esprit de caste, les autres par l'esprit d'obéissance aveugle ou de dissimulation. La noblesse russe a d'ailleurs beaucoup perdu de son importance : l'émancipation des serfs lui a porté un coup terrible. Depuis ce jour, les tsars ont bien pu tenter de la relever : s'ils peuvent lui fournir une puissance passagère, ils ne sauraient lui rendre l'autorité morale ni la richesse. Le peuple, au contraire, et la société moyenne, sont les forces vives de la nation : ils ont le sang intact encore, le cerveau frais, l'enthousiasme récent ; de plus, l'instruction et la fortune se répandent dans leurs rangs. C'est évidemment parmi eux que se formera la Russie de demain : ils m'intéressent, et je les ai pratiqués avec joie. C'est d'eux seuls que je parle, quand je dis «les Russes».