La neige a cessé de tomber ; l'air est transparent. A perte de vue, rien de visible, que du blanc : l'horizon, vers la gauche, est bordé d'un trait d'encre : une forêt. Tout là-bas, je cherche un village familier ; longtemps rien ne m'apparaît ; je découvre enfin, sur l'immensité blanche, la tache verte d'une coupole : c'est ce qui reste sur l'horizon, de tout ce village. Cette perte de vue, sur du blanc dont les tons changent avec le ciel, s'assombrissent sous la tempête, et prennent des reflets roses au soleil oblique du matin ou du couchant, cette vision infinie et immaculée est splendide et poignante.
Une station, entre Pétersbourg et Moscou, un matin de novembre. Tandis que nous faisons les cent pas sur le quai, un enterrement traverse la voie, et s'en va, dans la neige, jusqu'à l'église prochaine. Le cercueil de sapin clair est en forme de nacelle : c'est sans doute celui d'un enfant : un moujik en porte le couvercle sur sa tête. Suivent deux popes chevelus, en chapes rigides ; puis la famille. Ces formes noires qui passent sur la neige, le long de la forêt poudrée de blanc, se détachent en un saisissant relief. Le clocher de l'église est bleu et or : il a des nuances d'une fraîcheur inouïe, sur ce fond de neige ensoleillée qui semble bordée d'une ganse rose.
A Moscou. Un jour de gelée et de clarté rose sur la neige. Cet après-midi, errant par la ville, dans une brume légère, je me suis amusé à détailler les reflets des monuments sous le soleil adouci. Tout là-haut, le turban doré de la tour d'Ivan Viéliki resplendissait. Vu du Pont de pierre, le Kremlin était ravissant, avec les toits verts imbriqués de ses tourelles, avec ses dentelures, ses ors, ses blancheurs de façades, et la ligne orangée de ses palais, se détachant dans ce léger estompage de brume et l'encadrement fin de cette neige.
Matinée de dimanche, toute rose. Le grand froid est là dehors, qui brouille les vitres de ma fenêtre extérieure, sans même prendre la peine d'y dessiner de ces jolies fleurs de gelée qu'il nous prodigue dans nos pays. Il fait -32° centigrades ; le soleil rit à plein ciel, et les arbres, sous le givre déposé, sont gantés de blanc. Dans la rue, les chevaux sont entourés d'un nuage de vapeur, et leur respiration cristallisée couvre tout leur corps velu d'une sorte de résille blanche. Sur les places, de grands braseros sont installés, autour desquels causent des moujiks accroupis sur la neige.