La première neige tenace est tombée cette nuit sur le verglas qui, me dit-on, doit lui servir d'indispensable support. De tous côtés sortent de petits traîneaux, au lieu des fiacres disparus. Ces traîneaux ressemblent à des jouets d'enfants : ils sont faits d'une toute petite caisse, de la taille d'une malle ordinaire. Sur l'avant, le siège du cocher ; sous ce siège est pratiqué un enfoncement où vous casez vos jambes, que protège en outre une fourrure. Les chevaux de maître, les Orlofs noirs, ont l'air énormes, attelés devant ces joujoux. Le premier traînage : une joie de vitesse, à travers le silence des rues subitement amorties et comme capitonnées par la neige. Les cochers ont une joie enfantine de cette première neige et de ce premier froid, de cet hiver qui s'ouvre avec ses commodités et ses splendeurs blanches ; ils excitent et lancent à tout propos leurs petits chevaux aux crins échevelés ; et, comme moi, évidemment, ils prennent plaisir à écouter le grésillement du sol glacé sous l'acier des patins, et le croisement des sillages bruissants sur la chaussée silencieuse.

Les peuples du Nord ont inventé quelques jouissances intenses que nous ignorons ; par exemple celle-ci : être emporté en traîneau, à toute vitesse, dans l'air glacé, avec une fourrure moelleuse et une toque bien chaude, ne laissant à découvert que de toutes petites portions du visage, sur lesquelles le froid dépose un baiser brûlant, et, de temps à autre, le grésil lance de petites flèches acérées.


J'arrive à la campagne, à Kournikovo, le soir, sous des rafales de neige, que chasse un vent glacé ; mes chevaux vont au pas, le cocher n'y voyant plus. C'est une autre impression qu'à la ville, ce crépuscule, cette solitude froide, où tinte par intervalles le son amorti de la clochette qui surmonte la douga[32]. Sensation d'être perdu très loin de tout ce que, depuis l'enfance, on a vu et ressenti ; tristesse, accablement ; perception effrayée de la puissance de la neige...

[32] Arc en bois qui s'arrondit par-dessus la tête du limonier.


Un clair de lune splendide sur la plaine enneigée. Je reviens, avec Michel Fiodorovitch, d'une partie chez un voisin : nous avons causé fort tard ; nous avons toutefois voulu rentrer ce soir, l'estomac chauffé d'un petit verre de vodka. Nous sommes pelotonnés dans un grossier traîneau de paysan, en forme de V ; les inégalités du chemin nous secouent dans le foin. Notre troïka file à toute vitesse, sous la lune, par la route largement ouverte entre des bois ; puis, voici un village en pente sur la colline : effet curieux de toute cette surface blanche où les parois des isbas font des plaques toutes noires, çà et là illuminées encore par l'œil rouge d'une vitre éclairée...


C'est grand jour ; la neige tombe à flocons larges, moites, collants, capricieux ; de la route si connue, rien ne serait visible sur la plaine, et Dieu sait où nous irions donner, sans les branches d'arbres que les paysans piquent, de distance en distance, de chaque côté de la piste neigeuse...