Ces hommes ont un air doux : une résignation insouciante s'exprime sur la plupart des visages qui sont visibles dans la pénombre. Notre visite, d'ailleurs, ne les intéresse pas. Le médecin qui me conduit pose çà et là une question à des hommes ; leur réponse est polie, empressée sans humilité : il est lui-même si doux, ce docteur, que ses manières doivent faire impression à ce peuple.

Je compare cette visite à une tournée analogue dans le merveilleux Asile municipal de Berlin. Dans la salle de bain, nous attendions, quelques fonctionnaires et moi. Sur un signe du directeur, une porte s'ouvrit, et, un à un, pénétrèrent dans la salle oblongue cent hommes nus. Ils vinrent se ranger chacun sous une pomme de douche, et, en attendant le signal de se laver, quelques-uns nous dévisageaient : figures gouailleuses ou sournoises : quelques vieux, seulement, avaient un air doux. En passant de Berlin à Moscou, il semble que l'on remonte d'un âge historique. Ces clients des asiles de nuit se ressemblent aussi peu que les bâtiments qui les abritent : ceux de Berlin, dans leur palais de briques rouges, ont senti passer le souffle de la «Sociale» ; ceux de Moscou, dans leur pauvre abri, n'ont pas l'air de trouver inique ce fait que d'autres sont heureux quand ils souffrent. Leur fatalisme s'accommode d'un sourire triste et d'un nitchévo !—ça ne fait rien !


Le Khitrove-rynok est la Cour des Miracles de Moscou ; il occupe tout un quartier. Physionomie à part : les misérables sont là chez eux ; on ne les loge pas gratis, ils payent leur coin de planche ; aussi sont-ils tranquilles, la tête haute. J'ai fait chez eux bien des excursions ; d'abord, avec le médecin municipal, puis, m'enhardissant, tout seul, avec mon appareil de photographie. Des Russes m'avaient voulu détourner de ce projet, et, la première fois, j'étais ému. Jamais, pourtant, malgré mon accent étranger, on ne m'a bousculé ni insulté ; deux fois même, dans les salles où je causais, on a expulsé des ivrognes qui me gênaient.

C'est un incroyable entrelacis de chambres poussiéreuses et infectes, où se pressent les types les plus divers : depuis le voleur et la fille de ruisseau, jusqu'au travailleur régulier, tombé là un soir d'ivresse, et qui reste parce qu'il s'y trouve bien et s'y sent libre. On rit, on chante, on fume, on discute, mais on travaille aussi, à toutes sortes de métiers, et à de bizarres rafistolages. En somme, c'est une impression de misère, mais de misère acceptée avec résignation, sans penchement de tête, comme sans révolte ; et puis, une superbe insouciance, qui fait ces hommes aussi fiers de leur place de nuit sur la planche louée deux sous, qu'ils le seraient d'une maison possédée par eux seuls.


J'essaie de coordonner ces impressions de charité et quelques autres du même ordre. Il me paraît que, si la Russie est divisée en castes encore très fermées, pourtant, la charité mêle, çà et là, tout ce peuple beaucoup plus intimement que chez nous. L'égoïsme, assurément, est féroce chez quelques-uns, dans ce pays où nul ne craint le «qu'en dira-t-on» ; mais aussi, parfois, le dévouement y prend tout l'individu. En bien des cas, notre égalité extérieure est plus aristocratique de sentiments que l'inégalité de la société russe. Un Russe fréquente volontiers des moujiks, ouvriers ou paysans : bien des Français, et des meilleurs, ne se mêlent qu'à regret à leurs égaux d'en bas. Mais aussi, le peuple en Russie, accueille les «bourgeois» sans prévention fâcheuse, sans jalousie et sans haine.

La civilisation encore rudimentaire et la pauvreté du pays n'ont pas encore permis à l'État de prendre autant de part que chez nous à toutes les tentatives qui ont pour but de relever le bien-être physique et moral des classes inférieures. L'État n'est pas encore, là-bas, comme dans presque toute l'Europe, un représentant plus ou moins immédiat des aspirations nationales. L'État, c'est le tsar. Les fonctionnaires du tsar, les tchinovniks, au lieu d'être chéris comme des aides généreux, sont honnis comme des intrus, et même haïs, comme des serviteurs qui faussent les ordres du maître en les exécutant. Le réseau administratif n'ayant, avec le pays qu'il enserre, qu'un contact tout extérieur, n'en connaît pas les besoins. Par suite, tout ce qui relève du sentiment—bonté, dévouement, charité—est un champ ouvert à l'initiative des particuliers. Nous avons l'habitude de nous en rapporter à nos représentants administratifs pour régler la plupart des questions de cet ordre ; nous agissons ainsi, moitié par égoïsme, moitié parce que nous nous disons que les autorités compétentes ont moins de chances que nous-mêmes d'égarer nos aumônes ; ici encore, nous subissons la tyrannie de la spécialisation, en craignant de nous aventurer sur un terrain qui nous est inconnu. En Russie, rien de tel. Une personne riche n'aura guère l'idée, si commune chez nous, de mettre une certaine somme d'argent à la disposition d'un ministre pour soulager une infortune : elle préférera distribuer elle-même ses secours, ouvrir une ambulance, un asile modeste, un fourneau. Ce n'est pas, certes, par vanité, car les journaux ne parleront pas de ces œuvres ; c'est par conviction : cette personne charitable est convaincue de l'efficacité de l'effort personnel pour modifier, ne fût-ce que sur un point presque imperceptible, l'état de la misère en son pays ; elle croit que son aumône profitera à un groupe déterminé de pauvres qui, sans elle, n'auraient rien reçu. Nous nous disons, nous autres, que notre intervention personnelle, en matière de bienfaisance, agit tout au plus sur la répartition des secours ; les Russes se disent qu'en pareil cas, ils agissent également sur la création de nouveaux modes de charité : en un mot, nous n'espérons rien changer au fonctionnement de nos rouages administratifs, tandis que les plus modestes d'entre les Russes ont conscience de faire, dans leur pays, du nouveau et de l'utile.

La charité russe est, ainsi, plus individuelle, partant plus visible ; mais aussi, plus aléatoire peut-être, que la nôtre, et encore je n'en suis pas sûr !

A l'autre extrémité de la société, parmi ceux qui reçoivent, mêmes tendances que chez ceux qui donnent. Là aussi, la bienfaisance est accueillie avec des sentiments plus clairement manifestés que chez nous. Les malheureux n'ont pas l'air de recevoir un dû dont ils eussent, au besoin, réclamé le paiement ; ils acceptent ce qu'on leur donne, comme un présent gracieux, sans en témoigner, d'ailleurs, grande surprise, à peu près comme on reçoit un cadeau d'un frère. De là, sans doute, l'attrait qu'exercent, même sur un étranger, les classes pauvres de la Russie. Nulle part, en Europe, je n'ai éprouvé autant d'intérêt à voir de près les souffrants : entre ceux-ci et les nôtres, il y a toute la distance qui sépare un grondement sourd d'un bon sourire de résignation.