Dimanche d'hiver : un grand soleil tombe sur la terre glacée. On me mène voir deux hôpitaux. Près du premier, l'hôpital d'enfants de Saint-Vladimir, une petite chapelle blanche, encadrée dans un bouquet de bouleaux aux grêles ramilles échevelées, dresse dans le ciel bleu un adorable clocheton à bulbe d'or. Et ces couleurs sont si fraîches, si gaiement imprévues, que je ressens presque une joie en pénétrant dans le blanc hospice d'enfants. L'arrangement des dortoirs, des salles de chirurgie, des laboratoires, des bains, de tout ce petit monde, enfin, isolé au milieu des bois, au bord de Moscou, est d'une simplicité raffinée. Je me reporte avec tristesse au souvenir des hôpitaux parisiens que j'ai pu visiter : casernes de pierre triste, ou baraquements de bois enfouis dans la bouc.

Les Russes, venus les derniers dans la plupart des innovations de la science moderne, ont pu profiter sans tâtonnements de toutes les acquisitions faites par leurs devanciers ; leurs installations hospitalières dans les grandes villes ne ressemblent pas plus aux nôtres, qu'une ferme modèle en plein rapport ne ressemble à une exploitation de paysan. Nous manquons de place, disons-nous, pour construire des hôpitaux en pavillons ; peut-être ; mais avouons aussi que nous avons le respect du compact : un hôpital-caserne nous en impose infiniment plus qu'une série de chalets isolés. N'avons-nous pas inventé aussi de murer nos enfants, de neuf à dix-huit ans, dans des forteresses en pierre de taille ? Après chaque voyage que je fais en Russie ou en Allemagne, ces contradictions françaises me frappent et me chagrinent. Nulle part, l'esprit de routine n'est plus développé que chez nous, pour tout ce qui regarde les installations pratiques. Les Russes eux-mêmes riront quelque jour de notre prétentieux retard.

Dans un hôpital en construction, l'architecte me fait remarquer, à la chapelle, un iconostase[31] tout en marbre blanc. Timidement, je demande si tout cet argent n'eût pas davantage réjoui les pauvres, si on l'eût consacré à quelques lits supplémentaires. On me répond que rien n'est trop beau pour une église. J'ai cru sentir que le généreux donateur qui a fait bâtir l'hospice a voulu avoir son iconostase ; il sera heureux si la société de Moscou parle de cet iconostase en marbre blanc et vient l'admirer. Peu lui importe, sans doute, qu'on dise de lui : quel bon cœur !... mais il tient évidemment à ce qu'on se répète : allez voir son iconostase...

[31] Cloison qui sépare l'autel et la sacristie de l'église.


G. s'intéresse à un asile de «jeunes garçons déjà convaincus d'un délit». Il m'y mène souvent. Quelques salles basses et noires où les enfants, subitement médusés par notre arrivée, tour à tour prient, travaillent, s'instruisent et prennent leurs récréations. Parmi des figures sournoises de chiens en laisse, on y voit, de temps à autre, une mine candide et rose ; parfois, ce sont là des chenapans pires que les autres, parfois aussi, de bonnes natures faibles. C., qui est conseiller municipal et membre de plusieurs comités de bienfaisance ou d'instruction, s'occupe de cet asile entre dix autres, avec un dévouement que j'admire. Pour moi, ces visites m'affectent : une prison d'enfants est bien autrement triste qu'une prison d'adultes : ici, on ne pense qu'au passé qui s'expie ; là, on songe à l'avenir de fautes qui va s'ouvrir pour ces natures déjà fourvoyées et que la promiscuité du vice achèvera de fausser.


Première excursion dans les asiles de nuit. Dans l'asile municipal, les salles contiennent cent personnes. Une lanterne fumeuse éclaire seule ce lugubre dortoir. La fumée de makhorka, de ce tabac puant que fume le peuple, emplit la salle comme d'un brouillard ; les odeurs de ces corps de vagabonds sont écœurantes. La plupart sont déjà étendus sur les longues tables en pente qui leur servent de lits ; d'autres, formant des groupes, où vacille une chandelle tenue à la main, écoutent la lecture d'un petit livre de contes. Dans un coin, très haut, scintille une pauvre icône.