Je disais à Mme D. combien nous sommes surpris, de voir l'abus que font les Russes des gestes religieux, signes de croix et révérences. Elle me répond que l'avantage de cette gymnastique pieuse sur celle qu'impose le rite catholique, est une complète absence de règles. A la messe, les fidèles ne se signent pas à un tel moment donné, mais bien lorsqu'ils veulent exprimer à Dieu un sentiment d'adoration (cela est vrai peut-être, mais pour le peuple seulement). Mme D. ajoute que l'instruction religieuse actuelle est en chemin de faire perdre au peuple cette sainte ignorance des règles et cette habitude de la prière personnelle. Les écoles religieuses qui éclosent de toutes parts tendent à donner aux enfants la lettre, le formel de la religion, et, par contre, à leur en faire perdre l'esprit, ce sentiment de piété instinctive qui était au fond de leur cœur. Les prêtres, sans doute, reçoivent une haute instruction, mais l'isolement moral peu à peu les abrutit.

Quant à la société cultivée, dit encore Mme D., l'indécision religieuse que vous constatez à bon droit chez elle vient de ce qu'elle a quitté le rivage où fleurissent les traditions slaves, pour faire voile vers l'Occident. Malheureusement, elle n'a pas pu atteindre cette côte rêvée, où s'épanouit l'incroyance active et sereine ; et maintenant, voilà que fatiguée de son voyage vain, elle voudrait rentrer au port natal. De là ses hésitations, ses fluctuations. Ici, comme dans la civilisation du pays, on touche du doigt la fissure qui s'est produite lorsque la Russie, sous prétexte de regagner l'avance prise par l'étranger, a rompu brusquement avec ses traditions et avec son développement normal.


Après un impitoyable dégel, voici un matin clair, bleu, froid et ensoleillé. Je vais, avec Serge Ivanovitch, visiter un couvent d'Unicroyants situé aux confins de la ville. Moscou entier est couvert de glace, un monstrueux verglas, épais de plusieurs pouces, et qui a un miroitement d'acier, sous ce joli coup de soleil matinal. Nous arrivons juste pour assister à la sortie de la messe, entre une double haie de mendiants déguenillés, debout dans le soleil glacé de décembre. Nous pénétrons dans la chapelle, toute petite, tout intime, et voici venir à nous l'archimandrite, le P. Paul, auquel Serge me présente. C'est un vieillard encore droit, avec une barbe blanche et des yeux bruns très loin cachés sous les sourcils, et restés, malgré les années, extraordinairement jeunes, malicieux et frais. De temps à autre, un moujik saisit un pan de la soutane du Père et le porte à ses lèvres avec ferveur. L'archimandrite nous invite à venir prendre le thé dans sa cellule, et là, assis sur le canapé à coussin rouge qui lui sert de lit, dans une atmosphère chaude et mal fleurante, le vieillard m'exprime ses idées sur le Raskol (schisme de l'Église russe) et sur les catholiques. De belles paroles de tolérance apaisée tombent de ses lèvres, lorsqu'il parle de ses anciens frères du Raskol ; pas de persécution, la douceur et la persuasion, tels sont les moyens qu'il préconise pour agir sur eux. Pour les catholiques romains, le vieil archimandrite m'expose rapidement la différence de dogmes qui les sépare des orthodoxes, puis il ajoute : «Au fond, la différence entre eux et nous n'est pas essentielle, ce n'est pas comme les protestants : entre les catholiques et nous, il n'y a que des différences de détail... Nous prions pour l'union des Églises, mais il faudra longtemps encore pour que cette union s'opère : le pape est trop grand, trop riche, pour condescendre actuellement à s'unir à nous, si pauvres, si bas placés.» Un sourire mélancolique et un regard malicieux accompagnent ces paroles. Je suis touché d'entendre ce vieillard, qui jadis a été persécuté, lui aussi, prononcer des paroles d'apaisement, et parler de la religion sœur comme d'une brebis égarée, au lieu de la maudire en fanatique.


Les Russes sont naturellement charitables ; ils le sont parfois en vrais dépensiers. Dans un pays où l'on ne compte guère sur l'organisation des secours officiels pour soulager les grosses misères, et où les fortunes s'édifient rapidement, il est naturel que la bienfaisance occupe une large place : Moscou est, je crois, la ville la plus charitable de tout l'Empire. J'ai sous les yeux le tableau statistique des œuvres de bienfaisance reconnues par la loi, qui existent actuellement dans cette ville. On ne saurait croire combien l'ingénieuse diversité en est grande. Les derniers chiffres publiés se rapportent à l'année 1889. Je trouve, pour 495 établissements, les sommes suivantes : capitaux engagés : 13 millions de roubles[30] ; valeur des immeubles : 20 millions de roubles ; ce qui fait environ 120 000 francs pour la valeur de chaque immeuble, et 80 000 francs de couverture pour chacune des unités.

[30] Je donne des chiffres ronds ; le rouble dont il s'agit ici est le rouble papier, dont le cours est d'environ 3 francs.

A Moscou, c'est l'initiative privée qui a le plus fait pour les établissements de secours que, chez nous, d'ordinaire, les villes prennent à leur charge : les hôpitaux et les asiles de nuit par exemple. De plus, le nombre des maisons de retraite de toute sorte—pour des enfants, pour des femmes, pour des vieillards, pour des aveugles ou des infirmes—s'accroît chaque année. Les marchands enrichis ont à cœur de restituer au public, sous forme d'établissements charitables, une partie des sommes qu'ils ont gagnées sur lui. Ils ne font pas, comme font à Paris tant de riches, publier par les journaux leurs moindres aumônes : ils bâtissent sans mot dire, et, souvent, les malheureux intéressés sont les seuls, dans le public, à connaître l'existence du nouvel asile. MM. B., par exemple, n'ont pas avisé la presse, lorsqu'ils ont élevé leur magnifique hôpital des Incurables : la valeur de l'immeuble et le capital engagé sont de 300 000 roubles chacun. Les frères L. ne rappellent pas annuellement aux lecteurs des feuilles publiques l'existence des établissements (d'une valeur de 600 000 roubles) où ils dépensent 40 000 roubles chaque année pour abriter et en partie nourrir 1 100 étudiants, étudiantes ou veuves chargées de famille, et 300 000 pauvres qui logent à la nuit. Je cite ces deux noms, parce que je les ai rencontrés fréquemment dans mes recherches sur la misère à Moscou ; il en est d'autres, par centaines, qui, sur une moindre échelle, mais avec non moins de persévérance, subventionnent des asiles, les surveillent et les administrent.