Voici une autre datcha, beaucoup plus modeste, mais plus crânement russe. C'est une vaste maison de bois dont l'intérieur n'est pas tapissé. On voit à nu les parois, faites de troncs de sapins équarris à la hache. Les intervalles des rainures sont bouchés avec de la bourre de chanvre, et un simple vernis d'une couleur ambrée recouvre les parois de bois. C'est d'un effet bizarre et attrayant. Ces maisons de bois ont, en vérité, un cachet d'une élégance choisie, et je ne sais pourquoi les Russes ne tirent pas plus souvent parti de cette décoration naturelle ; c'est peut-être parce que les murs de bois sont rebelles à l'ornementation ordinaire des salons, et que peintures ou gravures font tache sur les madriers jaunes.
Je parle souvent religion en ce pays ; je suis frappé de la différence de conception que j'observe entre les orthodoxes et les catholiques. Léon Tolstoï m'a dit un jour : «Vous autres Français, quoi que vous fassiez, la forme catholique vous domine : vous êtes pour ou contre, jamais à côté.» Si cette observation est fondée, comme je le crois, elle explique l'étonnement que nous cause l'attitude de la société russe en face de l'autorité ecclésiastique et des dogmes. Je mets à part la foule illettrée, dont j'ai parlé ailleurs. Si l'on observe la société pensante, on surprend chez elle une sorte de compromis entre le scepticisme et la foi. Je sais peu de Russes dont la position soit bien nette, dans un sens ou dans l'autre. Beaucoup, sans doute, donnent à la religion ce qu'il y a en eux de moins réfléchi, de plus machinal ; beaucoup, aussi, n'ont pas encore pris parti, et considèrent la religion comme une «question ouverte», ainsi que me disait un ami. Très peu de franche incroyance, très peu aussi de dévotion sévère. Chez nous, on sait en général bien vite à quoi s'en tenir sur les sentiments religieux d'un catholique : vous êtes croyant, ou vous ne l'êtes pas. En Russie, rien de tel : la plupart sont à la fois en deçà et au delà de la foi.
Ce défaut de décision religieuse tient à plusieurs causes. D'abord, manque de rigidité intérieure dans l'administration de l'Église, sinon dans le dogme : les orthodoxes ne paraissent pas préoccupés, comme les catholiques, de l'exclusion spirituelle que leur attirerait le plus léger doute sur un point de la doctrine religieuse.—Manque de tenue d'une partie du clergé : tant qu'on ne peut respecter dans le prêtre, non seulement l'homme, mais, avant tout, la robe dont il est revêtu, on ne peut, à mon sens, être complètement sous l'influence de la religion.—Surabondance des gestes pieux dans le rite orthodoxe : ces gestes sont si nombreux qu'ils finissent, sans qu'on y prenne garde, par envahir presque toute la place qui devrait être réservée à la méditation ; peu à peu, on arrive à ne plus bien distinguer si les gestes que l'on fait sont dus à la conviction religieuse ou si la conviction religieuse n'est pas éveillée et soutenue par ces gestes.—Pression du Gouvernement, qui impose à tous les pratiques religieuses : il devient impossible, par là, de se compter entre pratiquants et non pratiquants : une pudeur légère empêche peut-être certains indifférents d'avouer qu'ils communient pour obéir à la force ; peut-être aussi, le fait de communier ébranle-t-il leur indifférence et y dépose-t-il un germe de foi.—Enfin, besoin du mystère qu'éprouvent les âmes, dans un pays où tout est mystère, où la nature, avec ses immensités grises ou blanches, n'offre à l'homme aucune de ces consolations joyeuses qui caressent l'insouciance du Midi, mais le force, au contraire, à se pelotonner sur lui-même, dans son chaud intérieur berceur de rêve.—Il y a, sans doute, un peu de tout cela dans le sentiment religieux de la Russie cultivée ; c'est pour l'une ou l'autre de ces raisons que vous verrez là-bas un libertin baiser des reliques, ou un libre penseur faire le signe de la croix. L'extrême intolérance de l'administration, pour tout ce qui relève des actes de la foi, et son extrême longanimité, pour tout ce qui relève de l'interprétation intime, font ainsi du peuple d'Europe qui passe pour le plus religieux, celui où la religion, sous une apparence sévère, est le moins lourde à porter, et où l'âpreté des discussions entre croyants et incroyants est le plus inconnue. Une douce tolérance, peu de grands élans, peu de sauvagerie sceptique, tels me sont chaque fois apparus les Russes dans la pratique de leur foi.
En causant avec G..., un homme d'esprit très fin, qui pense et qui sent, je lui racontais l'étonnement que j'avais éprouvé, au couvent de Solovietzk, sur la Mer Blanche, à parler du service religieux avec les moines. La messe dure là-bas parfois près de quatre heures : «Comment pouvez-vous fixer aussi longuement votre attention sur un même objet ?» demandai-je à un Père. Et le Père me répondit : «Mais, quand on est fatigué, on s'en va ; on revient ensuite : personne ne voit de mal à cela.» G... me répond que, pour sa part, il ne trouve pas trop longues les interminables messes qu'on dit dans les monastères ; elles le séduisent beaucoup, et il les aime pour leur longueur même ; en outre, la paix de l'entourage monacal est si profonde que rien ne trouble vos pensées, et que vous êtes ravi pour quelque temps aux banalités de l'existence. Chez G..., bien sûr, le besoin de mystère et d'élévation morale est plus puissant que la foi véritable ; pourtant, c'est un Russe pieux.
A Saint-Pétersbourg, dans une cathédrale sombre, toute en marbre, Saint-Isaac, j'assistais à un service solennel. La foule était massée par groupes, ou accotée en files le long des murailles. Dans un espace laissé vide, comme une espèce de clairière, au milieu de l'église, un officier de Cosaques était debout : un homme superbe. En le considérant, j'étais frappé des élans de sa piété : il se signait, lentement avec ferveur, s'inclinait de la moitié du corps, puis se signait de nouveau. A un moment donné, il fit le «salut de terre», c'est-à-dire qu'il se jeta à deux genoux sur les dalles, et, allongé de tout son buste, fit mine de baiser le sol. Cela fait, il se redressa de toute sa haute taille, droite dans un long manteau. Alors, tirant de sa poche un peigne, il se mit à peigner sa barbe et ses cheveux, aussi tranquillement que s'il se fût trouvé devant sa toilette. Il jeta ensuite quelques regards sur une jolie fille qui était debout à quelque distance. Puis, tout à coup, comme à un signal, je le vis reprendre avec ferveur ses révérences et ses signes de croix. J'ai involontairement pensé, en considérant ce bel officier dévot, à ces musiciens d'orchestre qui, au milieu d'un morceau véhément, ayant fini leur partie, s'arrêtent, posent leur instrument, et lorgnent la salle.
J'ai fait connaissance avec une personne très pieuse, Mme D. C'est une femme de colossales dimensions, avec une petite tête, des yeux saillants et une grosse voix d'homme. Sous son voile de gaze bleue, et sa calotte de drap, elle a un aspect un peu rébarbatif ; mais, de près, on est stupéfait de voir, aux coins de sa bouche, un sourire doux, dans ses yeux, une vive expression d'intelligence et de bonté, et dans ses manières, l'aisance d'une vraie grande dame. Sa piété est profonde et s'épand en bonnes œuvres.