Les Russes, de haut en bas, sont très questionneurs. «Qui es-tu, d'où viens-tu, où vas-tu ?» demande l'homme du peuple à l'inconnu qu'il rencontre. «Aimez-vous la Russie, la préférez-vous à l'Allemagne, êtes-vous marié, avez-vous de la fortune, êtes-vous heureux ?» vous demande volontiers l'homme civilisé. L'autre jour, à table, une jeune fille fort jolie m'a posé tant de questions que je n'ai littéralement pas pu dîner. Quand j'attendais, pour lui répondre, d'avoir avalé un morceau, elle répétait sa question en français, croyant que je ne l'avais pas comprise en russe. Cette jeune fille en sait maintenant sur mon compte beaucoup plus que n'en dit mon passeport. Elle m'a même demandé si j'étais fiancé. J'ai répondu : «Chez nous, on ne se fiance pas ; on attend le «coup de foudre», puis, le mariage se fait en quinze jours.»—«Vraiment ! a-t-elle répondu. Moi, je croyais qu'en France tout dépendait de la dot !»
Le marquis de Custine, dans son livre[29] qui contient tant d'impressions justes, parmi beaucoup d'erreurs, écrivait, il y a tantôt soixante ans, à propos des Russes : «La qualification de Barbares du Nord ne leur sort pas de la tête : ils la rappellent à tout propos aux étrangers avec une humiliation ironique : et ils ne s'aperçoivent pas que, par cette susceptibilité même, ils donnent des armes contre eux à leurs détracteurs.» Depuis lors, certains Russes n'ont pas perdu cette habitude. «Une fois rentré chez vous, me dit-on souvent, vous ferez comme les autres : vous direz que nous sommes des Barbares et que nous mangeons de la chandelle.» Une pareille insistance est déplaisante ; je la rencontre surtout dans la petite bourgeoisie et chez les menus fonctionnaires ; la société cultivée, du moins, celle qui voyage et sait l'Europe, ne donne plus guère dans ces niaiseries.
[29] La Russie en 1839.
En Russie, je ne suis jamais resté qu'une fois seul au salon, pour attendre les maîtres d'une maison où je faisais visite. Ce sont des gens trop simples pour que je leur aie supposé l'intention de me faire détailler l'ameublement ; néanmoins, je l'ai détaillé. Une grande pièce, avec des meubles disposés par petits groupes. Aux murs, quelques bonnes toiles, et une profusion de tapis venus tout droit du Turkestan, de Boukhara et de la Perse ; çà et là, des cloisonnés dignes d'un musée, des brûle-parfums, des vases persans, d'éblouissantes broderies au dos des fauteuils. Puis, tout à coup, j'ai saisi, au milieu de ce salon meublé d'exotisme authentique et rare, un mince détail, un bibelot en toc qui faisait tache, ou, du moins, déroutait mon goût français. Notre éducation classique nous fait trop oublier que le goût change avec les climats.
Durant l'été, il ne reste à Moscou que les pauvres gens. Ceux que leurs affaires retiennent à la ville, et ceux qui n'ont pas de maison de campagne au village, se retirent deux ou trois mois dans de petits chalets ou datchas, disséminés dans les forêts de la banlieue. Sous prétexte de repos et de fraîcheur, ils s'exposent par là à des voisinages déplaisants et aux inconvénients que des pluies interminables ou un froid précoce peuvent causer dans une villa étroite et mal close. Il y a ainsi des villes entières de datchas, véritables stations d'air pur ou soi-disant tel, qui s'animent seulement durant la belle saison, et sont à peu près désertes durant huit ou neuf mois.
Toutefois, les riches marchands moscovites ne s'en contentent pas : ils se font construire de luxueuses villas, dont quelques-unes sont des bijoux. J'en sais une, par exemple, qui domine un horizon de forêts et de pâturages, où serpente une rivière entre des saulaies. Tous les raffinements du luxe occidental sont réunis dans cette villa, et le contraste est singulièrement imprévu entre les chemins sauvages qui y mènent, et l'élégance qui s'y épanouit. Depuis les salons jusqu'à la moindre chambre d'amis, l'ornementation et l'ameublement sont d'un goût simple, mais sans une tache : très peu d'objets d'art, mais en revanche, rien de mesquin ni de lourd. On a tout fait pour conserver à la datcha son caractère de maison des bois : alentour, le parc est à peine frayé : les arbres y poussent à leur fantaisie ; et quand, d'une terrasse, on contemple l'horizon calme, on voit la verdure des pâturages tachetée de troupeaux, qui paissent par delà la rivière. Cette habitation rappelle tout à la fois l'Angleterre, la France et la Russie, et elle fond ces souvenirs dans un de ces mélanges heureux que seul peut combiner le goût éclectique et hardi de ces fluides natures slaves.