Je ne me lasse pas d'admirer Moscou. Les effets de lumière les moins rares sont délicieux sur les architectures polychromes qui s'y pressent. Le clair de lune des nuits fraîches a une transparence singulière ; les églises y profilent nettement leur tour et leurs bulbes ; et tout en haut, dans l'air, une flamme brille au-dessus d'elles, comme une lampe : c'est le reflet de la lune sur une croix d'or ou sur une coupole à carapace métallique.
Je descends parfois jusqu'à la Moskova, par des rues peuplées de misérables bouges, maisons d'un blanc sale, où les fenêtres font des trous noirs. Arrivé près du pont de Borodino, je me retourne, et je contemple le panorama blanc et vert qui s'étage au-dessus de la rivière. Les teintes du soir, reflétées par l'eau, sont infiniment tendres ; du bleu doux, puis du gris clair, puis du lilas, tendu en écharpe autour de l'horizon. La rive d'en face semble très escarpée ; quelques arbres et des buissons y ont poussé, et, sur la pente raide, presque à pic, de petites maisonnettes aux toits plats peinturlurés de vert se sont cramponnées. A certains jours, ici, vers l'heure du crépuscule, tout se tait. Les laveuses ont plié leur linge ; les dragons, là-bas, sur la rive, ont fini de panser leurs chevaux, et, sous les rayons obliques, délicatement tamisés, que jette le dernier regard du soleil couchant, toutes ces verdures, toutes ces blancheurs, ces tons neutres de la berge et ces étincellements des coupoles saintes, se mêlent dans une adorable paix, comme dans une religieuse attente de la nuit.
Dîner riche dans un luxueux décor. Conversation nulle. Des femmes sont là, richement parées, parfumées, soignées ; quelques-unes ont été jolies. Elles sont toutes très riches ou peu s'en faut. Au lieu de causer, elles s'observent les unes les autres ; elles ont raison, d'ailleurs, de s'observer : ces parures sont trop lourdes, et telle de ces dames a l'air de porter sur elle toute sa dot en bijoux. Ces parfums ne sont pas délicats, bien qu'achetés au plus cher. Ces toilettes, envoyées de Paris, sont mal portées. Toute cette société morose et guindée paraît expier, par on ne sait quelle tristesse, les fortunes amassées. On sent que tous ont le souci de paraître comme il faut ; le meilleur moyen, leur semble-t-il, est de rester graves, d'éviter tout sourire et toute familiarité. Je me demande si, dans ces cerveaux, germent quelques idées, en dehors du souci des affaires. Non seulement l'art et la littérature sont pour eux lettre morte, mais les manifestations de la vie sociale ne les touchent pas davantage. La politique ? on n'en parle pas ; le peuple ? il n'existe plus pour eux, depuis qu'ils en sont sortis. Ils mangent vite et gloutonnement. Après dîner, ils se réunissent par groupes mornes, où l'on fume silencieusement des cigares chers ou des papirosses. Les hommes sont encore supportables, car, avec eux, on peut causer chasse, femmes ou métier. Mais leurs épouses me glacent d'effroi : je n'avais jamais observé nulle part une pareille disproportion entre l'esprit et la fortune. Chez nous, une enrichie peut être sotte, mais elle aura pourtant une certaine conversation apprise, sinon naturelle : les enrichies que j'ai devant moi, sont faites pour engraisser, mollement étendues sur des divans, et pour être, de temps à autre, parées comme des châsses et silencieusement promenées dans un huit-ressorts, un peu à la façon du bœuf gras. Dans de pareils milieux, on comprend la distance qui sépare encore la Russie de l'Occident. Mais, en même temps, on admire et on goûte davantage encore les cercles de bourgeoisie riche où l'art, la littérature et l'échange des idées servent de prétexte aux réunions.
M. V., qui n'est plus jeune, mais qui est fort riche, a résolu d'avoir un salon littéraire ; comme il est veuf, sa fille le seconde. Des invitations formelles sont lancées, un peu dans tous les mondes dits littéraires : Université, littérature, journalisme : «Vous êtes prié de venir causer tel jour, à partir de telle heure.» Le souper est splendide ; mais, en revanche, la consigne est de causer. Il ne s'agit pas de s'entretenir de n'importe quel sujet venu : on cause sur des sujets donnés ; on disserte sur une question morale ou littéraire, et on est rappelé à l'ordre si l'on bavarde à côté. Tout cela est conduit avec un sérieux imperturbable ; le jour où j'ai été admis, j'ai été pris d'un fou rire : j'ai su depuis qu'on m'avait trouvé fort inconvenant : les Français, d'ailleurs, sont si légers ! Ce vieux monsieur et sa fille sont persuadés que leur salon est appelé à jouer un certain rôle dans la vie littéraire de la capitale...
Chez P., où je vais fréquemment et avec un plaisir toujours vif, je vois passer une partie de la société intelligente de Moscou. Je sais peu de maisons où la liberté soit aussi parfaite. Les mondes les plus divers s'y croisent, élégants ou négligés, riches ou pauvres, littérature ou commerce, et l'on n'observe pas entre eux de fissures. Le seul classement que j'y puisse opérer, c'est dans la valeur des esprits. On cause beaucoup, on ne rit pas moins. On entoure les derniers venus de l'étranger, ou ceux qui apportent une histoire nouvelle. Les groupes se font et se défont sans gêne, naturellement. On cause beaucoup de livres, car cette société suit de plus ou moins près le mouvement littéraire de quatre pays, Allemagne, Angleterre, France et Russie. Ils ont lu énormément : la moindre jeune fille m'étonne par le récit de ses lectures. Seulement, ces connaissances sont souvent un peu superficielles. Si je mets à part quelques hommes de métier, qui savent réfléchir et apprécier, ce monde séduisant manque fréquemment de critique. Hommes et femmes lisent beaucoup trop pêle-mêle, sans se rendre toujours compte des différences de temps et de manière. Ils vous jugeront trois œuvres dans une demi-heure, et vous aurez le sentiment qu'ils n'ont même pas cherché à comprendre les intentions de l'artiste. Une dame compare le Vase brisé de Sully Prud'homme à une poésie flamboyante de Théophile Gautier, sur un oignon de tulipe qui fait éclater une porcelaine de Chine : évidemment, elle a lu les deux poètes, mais, au lieu de se classer dans son esprit, ils s'y sont juxtaposés comme ils l'étaient dans la vitrine du libraire : ainsi du reste. A l'opposé de ce défaut, je trouve la théorie abstraite et passionnée, l'amour des constructions philosophiques appuyées sur un truisme ou sur un naïf paradoxe. Beaucoup des personnes présentes sont ceci ou cela : leur flexibilité slave n'est souvent qu'une aptitude merveilleuse à osciller d'un extrême à l'autre. Je comprends, à observer des milieux analogues, la préférence secrète que les Russes accordent aux œuvres de la science allemande. Pour eux, tout ce qui est français relève des belles-lettres ; tout ce qui est allemand est science. A la mort de Renan, quelqu'un me dit : «C'est vrai, n'est-ce pas, que X., l'hébraïsant allemand, savait mieux l'hébreu que Renan ? Renan, après tout, c'était un bellétriste !» Ce respect pour la science allemande et ce dédain pour la française explique pourquoi l'érudition russe a une allure si pesante encore, et comment elle se perd, tantôt dans l'accumulation du détail, tantôt dans la vaine abstraction. Ces esprits ont été formés trop vite, sous l'influence de civilisations trop raffinées ; ils n'ont pu encore s'assimiler complètement toutes les méthodes ; ils ressemblent bien souvent à un chantier de construction où les pierres de taille, les briques, le mortier et les maçons sont déjà réunis, et où l'on n'attend plus que l'architecte.