Jamais des embrassades franco-russes ne rapprocheront sérieusement le peuple russe du peuple français ; pour arriver à une intime union, il faudrait donner aux Russes une meilleure opinion de nous-mêmes. Au lieu de les éblouir par des fêtes et de les combler de cadeaux, il faudrait, modestement, sans fracas, leur ouvrir nos familles. Ils verraient alors ce qu'est la France moyenne, la France qui aime, qui travaille, et qui n'a point connaissance des romanciers à la mode. Ils verraient comment nous chérissons nos enfants, et de quelle reconnaissance ils nous entourent. Ils verraient ce que sont nos femmes, ils verraient leur dévouement modeste, leur courage au travail, leur fidélité : ils verraient, enfin, ce qui reste en nous de traditions morales, en dépit de l'envahissement du judaïsme nieur et démolisseur. Alors, les Russes sentiraient notre vraie nature, et, oubliant nos fanfaronnades de vices, que tous nos voisins prennent à la lettre, ils comprendraient que, sous l'écume de la surface, l'eau française coule saine et pure.
Je suis frappé de voir, à Moscou, le travail de civilisation et de relèvement moral du peuple auquel collaborent le corps enseignant et une partie de la bourgeoisie. L'ardeur qu'ils y déploient est merveilleuse, et je reste confondu par la somme de travail qu'ils fournissent, sans pourtant négliger leurs occupations quotidiennes. On sent vivement que toute cette part de la société a foi au progrès, et que chacun de ces hommes espère un jour pouvoir compter les âmes qu'il aura relevées et soutenues. Leur travail n'est pas une collaboration anonyme à un obscur jeu de rouages sociaux : ils en observent les effets directement, et cette idée les fortifie.
Pour tirer le peuple russe de l'état d'abaissement intellectuel et moral où il végète, la propagande religieuse, entendue à la façon protestante, n'aurait aucune efficacité. Le paysan russe est très pieux, en effet, selon toute apparence, mais sa piété ne ressemble guère à ce que nous entendons par ce mot. Sa piété, c'est d'abord une série compliquée de gestes religieux et de formules : saluts, génuflexions, signes de croix innombrables, répétés à tout propos, quand il prie, quand il jure, quand il bâille, et dont l'habitude devient si machinale, que sa pensée parfois n'y a plus aucune part. Puis, sa piété, c'est encore une vague rêverie de choses mystérieuses, la contemplation nonchalante d'un monde irréel et doux, placé très loin au-dessus de la vie. Gestes pieux et songerie mystique n'ont cependant, pour lui, aucun rapport direct avec les choses de l'existence. C'est un devoir de se signer devant l'icône, c'est un plaisir de lire des livres pieux qui font rêver ; mais cela n'a rien de commun avec l'eau-de vie, par exemple, qu'il est très doux aussi de boire. Ces hommes peuvent être d'une piété exemplaire, remplir sincèrement tous leurs devoirs religieux, et pourtant s'enivrer, mentir, voler. Le monde religieux, à leur sens, n'a pas de prise sur le monde réel : c'est pour cela que des popes peuvent être indignes, sans que l'autorité de la religion en soit atteinte aux yeux de leurs paroissiens.
Sur un tel peuple, une prédication qui porterait un caractère purement religieux n'aurait aucune action : ils écouteraient les prédicateurs gravement et avec plaisir, mais n'en feraient pas moins à leur tête. Le vrai moyen d'agir sur eux, c'est de les instruire.
De là cette passion scolaire qui fermente dans l'intelliguensia moscovite. Presque tous les jeunes gens riches que je connais sont curateurs d'une ou de plusieurs écoles primaires ; et parmi mes amis moins aisés, c'est un dévouement de tous les instants à l'œuvre de l'instruction populaire. Je n'ai pas encore esquissé le profil de ce bon Nicolaï Pavlovitch, la première figure amie que j'aie rencontrée à Moscou : deux yeux pétillants dans un ébouriffement de rare barbe blonde. Chez nous, il serait, sans nul doute, absorbé par ses succès de professeur et par sa carrière d'écrivain ; dans ce pays, il sent qu'il n'a pas le droit de se soustraire aux besognes plus humbles de l'éducation. Ils sont, lui et sa femme, parmi les membres les plus actifs d'un Comité de lecture à domicile qui réunit des représentants de l'élite intellectuelle de Moscou, et qui se propose pour but de répandre et de soutenir l'instruction dans la province russe. Il y a tant de gens, au fond des bois et des steppes, qui ne trouvent pas pleine satisfaction dans les cartes et dans l'alcool, et qui désireraient, non pas seulement lire des romans, mais surtout compléter leur instruction ! C'est à eux que s'adresse le Comité : il leur donne des conseils, établit pour eux des programmes d'études, leur rend accessibles les livres les plus indispensables : il arrache à l'abrutissement provincial des esprits curieux et studieux. N'est-ce pas une œuvre admirable, elle aussi, et profondément patriotique ?
La surveillance d'une école réclame peut-être un peu moins de perspicacité que l'organisation d'un choix de lectures, mais elle n'est pas non plus une occupation fictive. Je suis ému lorsque je vois des hommes dans la force de l'âge y consacrer une partie de leur temps, au lieu de s'abandonner à la vie facile que leur fortune leur permettrait. Il y a comme un tacite mot d'ordre auquel obéit instinctivement la meilleure part de la société moscovite. Le curateur d'une école y fait de fréquentes apparitions, suit de près maîtres et maîtresses, interroge les enfants, s'occupe des améliorations à introduire et aussi des achats, dont souvent il prend une grosse part à son compte. La passion de l'école, que j'ai signalée déjà au village, est si forte, même à la ville, dans certaines âmes, qu'elle les pousse à quitter une situation brillante pour aller au peuple porter la bonne parole. Sans parler de Léon Tolstoï et de ses filles, il me vient naturellement à l'esprit le nom de C. A. Ratchinsky, cet éminent professeur de l'Université de Moscou, qui est allé s'enfouir dans une campagne pour y devenir simple maître d'école. Nombre d'autres, moins célèbres, mais non moins convaincus, ont suivi cet exemple. Il est bon que notre dilettantisme se redise leurs noms, qu'il songe de temps en temps au travail de dévouement qui, à l'autre bout de l'Europe, s'accomplit dans ce pays jeune et vieux tout ensemble, et qu'il sache enfin admirer les fleurs d'apostolat que l'on voit çà et là s'épanouir sur les remparts dont s'entoure encore le monde russe.
L'extrême développement des lycées de jeunes filles a pour effet de créer dans la société russe un type de potaches féminins. Les jeunes filles, de douze à dix-sept ans, ont là-bas une allure bien autrement dégagée que chez nous. Elles sont toutes externes ; l'habitude d'aller chaque jour au lycée, seules pour la plupart, et d'y retrouver des professeurs hommes, leur donne une crânerie un peu mutine ; en même temps, elle les habitue à se montrer plus elles-mêmes, à ne pas se composer une physionomie artificielle lorsqu'elles se trouvent en face d'un homme ; en un mot, elles sont moins réservées, mais plus «nature» que les jeunes filles de nos pensionnats.
Au thé, je voyais, ce soir, un autre type créé par les lycées de filles : la répétiteuse, la pionne. Celle-ci est une brave femme, laide et bavarde, qui raffole des enfants et des confitures. Sans trêve, elle parle : elle raconte des histoires de lycée, des tours pendables joués par les élèves, et des ruses d'Apache inventées par elle pour les surprendre. Entendre une femme conter ces histoires qui ont occupé sept ou huit ans de notre vie, c'est assez piquant. Mais je ne puis me défendre d'une tristesse à l'idée que ce type de femmes inutiles et vaguement teintées de science tend à se propager, et qu'un jour nous le verrons chez nous aussi. Dans les lycées d'externes, passe encore ; mais si l'internat économique et commode, vient à l'emporter, ces existences manquées feront lourdement sentir leur dissolvante influence.