Je n'avais pas entendu son nom : mais, le lendemain, je l'ai rencontré de nouveau et il s'est fait connaître à moi. Il est romancier, et il a du succès ; d'une inépuisable fécondité, il emplit de son nom les revues : il travaille surtout dans les romans à clefs, et ses portraits sont tellement crus que la méchanceté n'a même pas besoin d'intervenir pour en désigner les modèles. Il m'accapare, et s'obstine, malgré mes protestations et mes supplications, à me parler français. Il me raconte quelques-uns de ses projets, m'énumère les personnes qu'il connaît à Paris, une liste très bariolée ; il m'explique par le menu l'organisation d'une école dont j'ai fait partie, et cause, cause, sans s'arrêter, sans se lasser. Quand il reprend haleine, je le questionne sur une institution russe : il me répond en me parlant du boulevard.—«Mais, je viens de le quitter le boulevard !»—Il ne m'entend pas, il parle toujours.

C'est un spécimen outré et un peu comique de cette famille de Russes qu'on appelle Occidentaux. Pour eux, la vraie patrie c'est Paris—et quel Paris ! celui de deux ou trois salons cosmopolites, celui du boulevard et des lieux de plaisir. Ils parlent français plus volontiers que russe, un français coulant, mais bigarré d'expressions empruntées aux méthodes classiques, ou forgées sur le modèle de l'allemand. Leur prétendue connaissance de l'Europe occidentale est pour eux un signe de chic, et ils l'étalent. Mais ce qu'ils rapportent de leurs voyages n'est rien qu'un vernis qui masque leur originalité, sans transformer le moins du monde leur caractère : ces acquisitions superficielles auxquelles ils tiennent tant n'éblouissent que les naïfs. Nous avons tendance à juger la Russie sur de tels hommes, rencontrés aux Champs-Élysées ; grâce à Dieu, nous nous trompons : la Russie vaut mieux que ces hommes, et eux-mêmes vaudraient mieux s'ils secouaient le joug. L'écrivain que voici possède un talent incontestable, et sa faculté d'assimilation est grande ; si, pourtant, sa conversation paraît parfois vide et ennuyeuse, c'est parce qu'il veut forcer son naturel ; il eût été un Russe distingué ; il n'est, sous son travesti, qu'une médiocre copie d'Occidental, et les Russes le plaisantent.


Un autre type d'Occidental, aimable, celui-là, et sans prétention. La France le charme : les choses françaises lui semblent toutes meilleures que les choses russes : la vie plus douce, les hommes plus accueillants, les mœurs plus délicates, les produits moins chers et plus élégants. Outre Paris, il chérit un coin de province cosmopolite qu'il revoit chaque année, où M. le maire le salue, et où le receveur des postes est son ami. Il sourit en nous parlant de la cordialité de ces braves gens, avec lesquels il fait la partie ; son enthousiasme est atténué par un clignement d'yeux ; il n'est qu'à moitié dupe de sa passion. Au demeurant, c'est un vrai Russe dont le voyage a affiné les goûts. D'ailleurs, sa gallomanie, si flatteuse pour nous, n'est pas gênante : elle est modeste et intime.


A tout propos, les Russes répètent : «Nous connaissons l'Europe, mais l'Europe ne nous connaît pas.» Nous les croyons sur parole, et nous avons tort. Certes, nous connaissons mal la Russie, mais les Russes connaissent bien mal aussi la France. Sans doute, chaque année, quelques centaines d'entre eux viennent chez nous, la poche gonflée de roubles. Mais que voient-ils ? Paris, Vichy, Nice et Biarritz. A Paris, ils fréquentent les théâtres, les lieux de plaisirs, les musées ; mais ils n'ont jamais pénétré dans une vraie famille française. Ils savent de nos mœurs tout ce qui est extérieur, rien de l'intimité. Les idées les plus baroques se colportent dans leur pays au sujet de nos intérieurs ; ils ne nous ont jamais vus à table, jamais en famille, ou au salon ; ils ignorent jusqu'au combustible qui nous sert à la cuisine. Nous ne faisons rien, d'ailleurs, pour leur faciliter une connaissance plus exacte de nos mœurs ; avec nos dehors aimables, nous sommes la nation où les intérieurs s'ouvrent le plus malaisément à un étranger. Aussi m'arrive-t-il à chaque instant, en causant avec des Russes qui ont vécu chez nous, de corriger une idée fausse qu'ils se sont faite au sujet de quelque habitude française. Seulement, mes interlocuteurs croient si fermement «que les Russes connaissent l'Europe», qu'ils se défient de mes renseignements.

On a ici, par exemple, la plus mauvaise opinion de nos liens de famille. La plupart des Russes pensent que le sentiment de la famille n'existe pas chez nous ; vingt fois on me l'a dit, comme un fait acquis que l'on ne songe même pas à discuter.

La famille russe a un caractère plus patriarcal, mais moins cordial que la nôtre, du moins dans la classe moyenne et dans le peuple. Les rapports de parents à enfants sont en général moins affectueux que chez nous, ce qui est une nécessité des familles très nombreuses ; la surveillance des enfants, pour la même raison, est moins anxieuse. Comment a donc pu naître chez eux la sotte légende qui nous concerne ? Il doit y avoir là une induction inconsciente tirée de ce fait que nous mettons nos enfants en nourrice : conclure de là que nous ne les aimons pas a pu paraître naturel à des âmes simples.

—Et nos femmes, comment les juge-t-on en Russie ?—D'après nos romanciers, tout simplement, et non d'après les plus chastes ! Les œuvres de MM. Émile Zola et Marcel Prévost passent pour des miroirs fidèles des mœurs de la femme française. Protestons-nous avec indignation ? on ne nous croit pas ; on nous oppose toujours cet argument : «Mais alors, où donc vos romanciers prennent-ils leurs modèles ?»...

Enfin, les Russes sont persuadés que nous manquons de religion et, même, que nous n'avons pas de sentiments religieux. Ils se laissent tromper par l'explosion d'anticléricalisme qui a caractérisé notre politique durant ces dernières années ; chez eux, les prêtres n'ont aucune influence ; ils ne comprennent donc pas que nous ayons dû secouer le joug catholique ; chez eux, on admet sans sourciller qu'un homme soit forcé, de par la loi, de faire ses Pâques ; ils ne comprennent donc pas que cette violence puisse nous sembler monstrueuse. Puis, toute cette foule pieuse de la France catholique ou protestante, cette foule qui prie, qui se donne en bonnes œuvres, qui fait des pèlerinages, qui bâtit de monumentales églises, ils l'oublient involontairement. Enfin, s'ils se refusent à comprendre comment on peut être anticlérical et avoir, cependant, un sentiment très profond de la religion, c'est que chez eux les formes religieuses ont si intimement pénétré tous les actes de la vie ordinaire, qu'on ne les distingue plus aisément, à cette heure, de la religion dont elles sont un symbole discutable.