Et la course reprend, monotone. Si loin que l'horizon s'étende, pas une forêt ; partout, la surface noire des champs labourés, les verts rectangles des avoines, et l'immensité jaune des récoltes mûres. Sur les collines, de gris moulins à vent tournent leur croix.
Vers sept heures du soir, je suis arrivé à Loukoyanof, la capitale de l'ouièzde, une sorte de sous-préfecture. C'est une petite ville, assez propre, sur une pente dénudée ; mais, à peine ai-je eu la force d'apercevoir quelques cochons qui se promenaient sur la place : seize heures de cahots m'ont exténué ; le postillon a dû me prendre sous les bras pour m'extraire du tarentass, et me hisser jusqu'au premier étage de l'auberge où nous avons fait halte. C'est là que j'écris ces notes. Ma petite chambre est propre, les murs en sont fraîchement crépis, le matelas posé sur le lit de fer est engageant ; seulement, ignorant les usages russes, je me suis mis en route sans oreiller et sans draps. Il me faudra, après un semblant de dîner, m'allonger dans ma couverture. Je rêverai sans doute des luttes qui ont eu notre auberge pour théâtre, il y a quelques mois, entre le Comité de secours aux affamés et le Comité de résistance aux secours.
15 juillet.
Ma route n'est plus longue : j'ai fait hier 150 verstes ; 70, au plus, me séparent encore de la métairie où mon ami Serge Ivanovitch a pris ses quartiers. Par malheur, en sortant de Loukoyanof, nous tombons sur la grande route impériale, qui relie Nijni-Novgorod à Pensa. Cette voie, large de cinquante à soixante mètres, mérite son titre de route impériale, par le nombre et la profondeur des ornières qui la sillonnent. Aussi peu entretenue que les chemins dits «naturels», elle est, par endroits, tout à fait impraticable. Quand on peut s'échapper à travers champs, on n'y manque pas ; mais souvent, les talus et les fossés qui bordent la voie, empêchent toute escapade, et force est aux véhicules de s'enfoncer dans une double ornière, comme un tramway dans ses rails ; les cahots sont terribles alors. A plusieurs reprises, j'ai demandé grâce à mon postillon surpris : il s'est contenté de sourire largement, sans ralentir ses chevaux.
Aux deux côtés de la route, se dressent de gros bouleaux blancs ; les chenilles en ont dévoré toute la verdure, et, avec leur ramille dépouillée, ils donnent l'impression singulière d'un hiver neigeux anticipé, sous le soleil qui brûle. Sur l'horizon, des seigles mûrs, à perte de vue ; ils sont chétifs, malingres ; çà et là, des paysans noirs de hâle les fauchent.
De vagues collines pointillées de gris moulins à vent, une rivière qu'on traverse sur un pont de bois dont les solives sont pourries, une église blanche et verte sur une place entourée d'une dizaine de maisons en briques crépies de blanc, puis, des isbas misérables semées le long d'une route de poussière noire faisant songer au sol qu'on trouve près des grandes usines—c'est tout ce que je vois de Potchinki, énorme bourg de dix mille paysans.—Puis, des lieues encore de seigles mûrs, mêlés çà et là de vertes avoines, deux ou trois grands villages égrenés le long du chemin, un bois de chênes où les chenilles n'ont pas laissé la trace d'une feuille verte, enfin, les bâtiments d'une métairie : je suis au terme de mon voyage, au Marécévski khoutor[4].
[4] Khoutor signifie métairie, exploitation rurale. On rencontre surtout de ces grandes fermes dans la moitié méridionale de la Russie, en particulier dans la région de la Terre noire.
Attiré par le bruit de la clochette que font tinter mes chevaux, mon vieil ami Serge Ivanovitch G. apparaît sur le seuil, et je revois, avec un battement de cœur, son bon visage barbu, bruni par le soleil, et l'éclair dont ses yeux s'animent, malgré tous ses efforts pour paraître impassible.