Dans une société comme la nôtre, où les cadres sont étroits, et les caractères en quelque sorte nivelés par une éducation uniforme, on trouverait difficilement des hommes du genre de Serge Ivanovitch. Il appartient à une famille de la meilleure bourgeoisie moscovite ; ses études au lycée et à l'école de Droit ont été brillantes ; il a travaillé plusieurs années à l'Université de Berlin, où je l'ai connu, et prépare les thèses qui doivent lui ouvrir l'Enseignement supérieur. Il parle le français, l'allemand, l'anglais et l'italien ; c'est un esprit net, avide de science, et qui éprouve un impérieux besoin d'aller au fond des choses. Le désir de savoir fait taire en lui toutes les autres préoccupations. Il s'intéresse aux études les plus diverses, mais il ne sait pas en effleurer une seule : il les pousse toutes à fond avec un égal amour. Cet appétit de science est déjà un signe distinctif du caractère russe ; ce peuple jeune, en qui bouillonne la sève, dédaigne notre prudence de vieillards et de désabusés : tandis que nous choisissons avec circonspection l'objet auquel nous appliquerons notre activité, ils jettent la leur à pleines mains, sans compter. Ils ne se répètent pas, comme nous, le dédaigneux et banal proverbe : «Qui trop embrasse mal étreint» ; c'est qu'ils se sentent très forts, et c'est aussi qu'ils sont très jeunes.
Chez nous, ou en Allemagne, Serge Ivanovitch serait un savant livresque, et les questions vitales ne le toucheraient point : il aurait une spécialité qui lui cacherait la vie. Mais, dans la société russe, on ne s'abstrait pas si aisément du monde extérieur. Ces Slaves veulent regagner le temps perdu, atteindre, dépasser l'Occident, et tous s'y mettent à peu près dès qu'ils savent lire. Les questions pratiques passionnent leurs érudits presque autant qu'elles agitent nos politiciens. Vous comprendrez maintenant que Serge Ivanovitch ait pu fermer ses livres, oublier ses thèses, et aller s'enfouir au fond d'un district décimé par le typhus et la famine, pour y distribuer aux paysans du pain et des semences. Ce sacrifice, inconcevable chez nous, il l'a consommé simplement, sans bruit. Et il est là, parmi ses moujiks, vêtu d'une chemise bleue à pois noirs, chaussé de grandes bottes, et coiffé d'une casquette blanche, donnant des ordres de sa voix douce et caressante, qui contraste si singulièrement avec l'énergie que je lui connais. Il est là, sans littérature, sans politique, touchant la vraie vie, et souvent la mort, et, après la première effusion du revoir, il ne me questionne pas sur le dernier livre à succès, mais il m'entretient de la famine.
Les bâtiments de notre métairie s'étalent sur le bord d'un plateau qui domine l'horizon infini d'une plaine. On ne distingue d'ici que trois couleurs en immenses plaques irrégulières ; à perte de vue, s'étendent les ondulations jaunes des seigles mûris ; çà et là, les avoines y font de vertes enclaves, et, plus près de notre colline, un grand îlot brun, aux bords déchiquetés, indique la place des guérets communaux qui attendent la semence prochaine. Pas un village n'est visible sur cette immensité ; il faut une longue-vue pour découvrir un clocher, au bord de l'horizon. Pas une forêt non plus ; les derniers arbres se trouvent autour de notre ferme, et encore leur feuillage est-il entièrement rongé par les chenilles et les cantharides. Oh, qu'elle est triste, cette plaine infinie, où rien ne bruit, où rien ne perce, où rien n'attire le regard !
La dernière famine s'est étendue à dix-sept provinces ou gouvernements ; elle ne les a pas frappés tous en bloc ; on dirait, au contraire, qu'elle a choisi certains territoires pour s'y installer plus à l'aise, en épargnant les autres. Partout, la récolte a été mauvaise, mais, dans certains districts, elle a été nulle : celui où je viens d'arriver, est de ce nombre. Je vais pouvoir y étudier en détail la distribution des secours.
Les secours dont on dispose actuellement, proviennent de trois sources : du Gouvernement, de la charité privée russe, et de la charité privée étrangère.
L'État a songé surtout à fournir des semences, car il ne suffit pas de pourvoir aux besoins présents, il faut songer aussi à l'année qui va venir ; or, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes, les paysans laisseraient leurs terres incultes, puisqu'ils n'ont absolument rien récolté. De grosses sommes ont été consacrées à l'achat de semences, et chacun des besogneux a reçu la quantité de seigle et d'avoine nécessaire pour assurer la récolte prochaine. Quelques-uns, il est vrai, ont en partie mangé ce grain, et tels de leurs champs sont restés en friche ; mais ils mouraient de faim : ne nous hâtons pas trop de leur jeter la pierre, à ces imprévoyants.
D'autres millions ont été consacrés à nourrir directement les paysans affamés, au moyen de distributions mensuelles de seigle, sous forme de grain ou de farine. Il faut d'ailleurs mettre à part les différents secours fournis par l'État : ce ne sont pas des dons à proprement parler, mais des avances, des prêts. Sur le livret des chefs de famille, à la suite de la dette de rachat qu'ils ont contractée envers la Caisse de l'Empire, on inscrit le nombre de pouds (poids de 16 kilogrammes) de grain qu'ils reçoivent du Gouvernement. A la vérité, ils ne seront pas tenus d'en rembourser le prix ; ils s'engagent seulement à les restituer en nature dans un certain laps de temps. La charge est assez lourde ainsi, et Dieu sait quand ils acquitteront cette dette nouvelle.
Les autres secours sont de purs dons de charité. Les fonds dits du césarévitch, sont remis en espèces à des fonctionnaires chargés de les attribuer pour le mieux ; à cela, s'ajoutent les sommes envoyées par des personnes charitables aux gouverneurs de provinces ; puis, le produit des quêtes faites en Russie et à l'étranger, entre autres, de très grosses sommes recueillies en Angleterre, et que deux membres d'un comité londonien sont venus distribuer eux-mêmes. Ajoutez les secours obscurs et pourtant si efficaces de la charité personnelle, non pas le sou jeté dans la casquette du mendiant, mais le pain distribué à propos et régulièrement, parmi des enfants et des adultes à qui, littéralement, et sans en tirer gloire, on donne la vie. Enfin les fameuses cargaisons de blé envoyées par les États-Unis. Toute l'Europe a suivi avec intérêt le voyage des navires qui les portaient ; mais on ne sait guère ce que contenaient les grands sacs du chargement. En les ouvrant à destination, on y trouva, outre du blé, des vêtements, des provisions, des jambons, que de braves gens de là-bas envoyaient aux affamés d'ici : fermiers, émigrants, eux aussi, sans doute, ils ont connu la dure misère dans une contrée fertile, et leur cœur s'est ému. Comme il est touchant, ce cadeau anonyme et dissimulé ! Dans les romans d'autrefois, les bonnes mères cachaient ainsi, dans la valise du fils, au départ, quelques louis «enveloppés dans des hardes»...
Il était moins difficile de réunir les secours, que de les distribuer équitablement. Il ne s'agit pas d'un pays divisé en minces parcelles, et où les fils administratifs vont se ramifier dans les coins les plus reculés. Ce sont d'immenses étendues, où les villages sont posés de loin en loin, à peine reliés entre eux par des ornières, et souvent même, ignorés des fonctionnaires qui les administrent. Comment savoir les besoins de chaque paysan, l'état de sa récolte, les pertes qu'il a subies, les ressources dont il dispose encore ? comment éviter, surtout, les complaisances des autorités villageoises qui fournissent ces indications ? Même si ces hommes sont animés de bonnes intentions, il leur sera singulièrement difficile d'être équitables ; les paysans qu'ils n'auront pas portés sur la liste de secours voudront se venger : «On est venu briser mes vitres le soir même de la distribution,» disait un des prêtres chargés du recensement des récoltes.