Dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, et, je pense, aussi dans les gouvernements voisins, la répartition des secours a été centralisée entre les mains des zemskie natchalniki (chefs de districts ruraux). Ces fonctionnaires, qui appartiennent à l'aristocratie, résident sur leurs terres, au village, et sont, par suite, en contact direct avec les moujiks. On a vu déjà que ceux de l'ouièzde de Loukoyanof ne se sont pas décidés sans murmurer à venir en aide aux paysans affamés et malades. Serge Ivanovitch occupe, pour quelque temps, le poste que l'un d'eux a dû abandonner, faute de s'être entendu avec la commission d'enquête chargée de vérifier ses comptes...
17 juillet.
A peine installé, je commence mes visites aux environs. Serge Ivanovitch est occupé à arrêter ses comptes avec les maires des trente-sept villages qu'il administre ; je l'accompagne dans ses tournées ; il m'a montré à me tenir en tarentass, et je ne souffre plus des cahots.
Les journaux arrivés ce matin nous annoncent qu'une fête russe se prépare aux Tuileries ; on y verra, dit-on, la reproduction d'un village russe. Quelles isbas gentilles on va construire sous les marronniers, et comme il sera coquet, ce village ! Heureux qui se fiera naïvement à ce genre de couleur locale.
Un village russe ! Sur l'horizon sans relief et sans couleur, rien ne se profile que les bulbes et la flèche mince d'un clocher blanc et vert. Autour du clocher, une grosse tache grise—c'est le village. Dans cette contrée-ci, peu ou point d'arbres ; une mare, çà et là, et, dans les enclos, de grands tournesols jaunes, large épanouis. Grises, les isbas rangées en deux files sur le bord du chemin ; basses, humbles, semblant ployer l'échine, et se faire toutes petites. Gris, les hangars de branches entrelacées, gris, les épais toits de chaume assujettis par des perches grises. Le village n'a point de rues. Les isbas sont, il est vrai, toutes alignées en bordure de la route où elles tournent leur pignon ; mais l'espace compris entre la double file est couvert de gazon ras, et le bétail y paît, quand il n'est pas aux champs. Dans cette grisaille, pourtant, circulent des paysans et des femmes, vêtus de couleurs éclatantes où domine le rouge : chemises rouges, corsages rouges, jupons rouges. Quand nous passons, ils nous saluent d'une grande révérence, qui fait voleter les cheveux longs des hommes.
Nous voici à quelques lieues de chez nous, chez l'intendant d'une grande propriété ; il a laissé sa fille administrer un fourneau pour les enfants du village, et Serge Ivanovitch vient prendre congé. Une grosse dame nous reçoit : nous avons, je le crains, interrompu sa sieste : il fait si chaud aujourd'hui ! Néanmoins, elle est fort aimable, et, sans rancune, elle nous guide à travers un dédale de chambres nues, d'escaliers et de couloirs, pour nous amener dans un frais sous-sol. Aux murs, les portraits des souverains russes, et celui de l'impératrice d'Allemagne. La grosse dame est née dans une de ces colonies allemandes qui se sont fixées sur le cours moyen de la Volga. Elle sait également bien l'allemand et le russe, mais ses enfants ne parlent couramment que cette dernière langue : la russification se fait ainsi peu à peu, sans violence, dès que ces colons allemands s'éloignent du village où ils sont nés. Cette dame a pris toutes les habitudes russes, mais elle a conservé encore quelque chose du sentiment pratique et de la Gemüthlichkeit[5] de ses ancêtres. D'ailleurs, le sofa, derrière la table ovale, couverte d'une serviette placée en pointe, comme aussi le meuble commode et bas, rappelant un intérieur allemand.
[5] Mot intraduisible qui désigne une espèce de laisser aller bon enfant, spécial aux Allemands.
Nous causons de la famine. Tout en s'éventant avec son mouchoir, la grosse dame donne de nombreux détails ; le ton de sa voix est tranquille ; non pas indifférent, certes, mais paisiblement compatissant.