—Oui, chez nous, ils ont beaucoup souffert ; ils n'avaient rien, rien à manger. A la première distribution que nous avons faite, on apporta d'énormes pains noirs ; il y avait un pain pour six. Monsieur, ils se jetèrent dessus comme des bêtes. En quelques minutes, ils eurent tout dévoré, et ils nous disaient, les mains jointes : «Encore, encore, donnez encore du pain !»
La grosse dame souligne ces paroles d'un tout petit rire tranquille.
—Alors, rien n'avait poussé ?
—Absolument rien. Le bétail faisait peine à voir : il ne trouvait rien à se mettre sous la dent et maigrissait affreusement. Le soir, les animaux rentraient des champs avec le museau plein de terre, à force d'avoir cherché des racines, à défaut d'herbe. Cela faisait mal, de les voir... Mais, messieurs, je vous en prie, passons par ici, le samovar est prêt.
Derrière le samovar, une jeune fille prépare le thé, et, tout en emplissant nos verres, elle me donne des détails sur le fourneau qu'elle dirige.
—Les enfants y sont seuls admis, de cinq à quinze ans. Matin et soir, nous leur distribuons une soupe de pain préparée avec du beurre ; ils ont de la Kâcha[6] et du pain à discrétion. Au temps des meilleures récoltes, ils n'ont jamais connu chez eux pareil bien-être. Nous avons soixante-quinze enfants, et malgré les épidémies qui règnent autour de nous, pas un seul n'est malade.
[6] Le mot Kâcha, que les Russes, bizarrement, traduisent par gruau, désigne soit un gâteau, soit une bouillie au lait ou à l'eau, préparée avec une céréale moulue à gros grains (blé noir, blé, avoine, etc.) ; quand on l'emploie sans adjectif, il désigne du sarrasin ou blé noir : c'est un des mets nationaux des Russes (comme de nos Bretons).
—Vos petits protégés apprennent-ils à lire, mademoiselle ? avez-vous une école, dans ce village ?
—Oui, en hiver ; mais elle est dans un piètre état. C'est le pope qui la dirige ; or il n'a guère de place pour réunir ses élèves. La plus grande pièce de son isba est la cuisine ; c'est là qu'il fait la classe : seulement, il n'y tient guère que dix personnes, lui compris.
—Alors, faute de place, les autres resteront illettrés ?