—Ils resteront illettrés, me répond la jeune fille, de sa voix calme, tout en m'offrant des confitures...

Sur les cinq heures, nous arrivons à Protassovo, un grand village de 2 000 habitants, qui étale ses huttes grises sur une pente dénudée. Nous descendons chez le docteur, car Protassovo est un centre d'épidémie. Il faut dire qu'aucune épreuve n'a été épargnée à ces malheureux paysans. Non seulement la faim les torture, mais ils sont, en même temps, décimés par la dysenterie, et par une très grave épidémie de typhus. Les ravages en sont grands, parmi ces villages russes, où les paysans vivent dans un insouciant pêle-mêle, et négligent les moindres précautions d'hygiène. Les médecins ? pense-t-on. Dans cet ouièzde (département) qui compte 180 000 habitants, répartis sur plusieurs centaines de villages, il n'y avait en tout, jusqu'à ces derniers mois que deux médecins. Sans doute, un certain nombre de personnes riches amènent avec elles un docteur durant leur villégiature ; mais on comprend que celui-ci ne passe pas son temps à courir les villages, puisqu'il est engagé au service d'une famille. Souvent, il faudrait que les paysans fissent 100 ou 150 kilomètres pour trouver des secours médicaux. Ils s'en gardent bien ; ils souffrent, voilà tout, et fréquemment, la mort les délivre.

Le général Baranof a fait tout le possible pour remédier à cet état de choses ; il n'a point reculé devant l'énorme difficulté de cette tâche. Le dévouement spontané lui est venu en aide : une foule de jeunes docteurs, d'étudiants en médecine, d'infirmiers et d'infirmières, ont répondu à son appel, et sont venus s'installer dans de pauvres isbas, au milieu des villages contaminés. On a organisé à la hâte dans les plus gros bourgs (quelques-uns comptent de 1 500 à 3 000 habitants) des hôpitaux rudimentaires. Des médecins parcourent la campagne, portant de famille en famille des médicaments et des secours. Néanmoins, l'épidémie n'est pas éteinte encore : tel gros village compte à présent jusqu'à 200 malades, et la mortalité, relativement faible parmi les adultes, est effrayante parmi les jeunes enfants.

Le docteur de Protassovo est un jeune homme blond, tout petit avec un gros nez, les cheveux rejetés en arrière, l'air accueillant et jovial ; son prédécesseur est mort du typhus à cette place même ; mais il ne paraît pas y songer. Il nous fait voir son hôpital, improvisé dans une grande isba bien claire et bien aérée. Les malades sont étendus sur des matelas que supportent des tréteaux ; des couvertures grises les enveloppent. A notre entrée, ils ne tournent même pas la tête, ils ont l'air profondément abattus, plongés dans un état d'hébétement ou de souffrance muette qui les rend indifférents à la vie qui les entoure.

En sortant, j'aperçois en plein air, sur une place, une longue tablée d'enfants : on a ouvert ici un fourneau qui fonctionne sous la surveillance du pope. Les petits paysans sont assis sur des bancs, par rang de taille, et l'aspect de leurs chemises rouges alignées est joli. Chacun d'eux tient de la main gauche un morceau de pain, et de la droite, une cuiller en bois, très évasée, presque ronde. Ils ont une terrine de soupe pour cinq ; ils puisent à même la terrine, et, entre chaque cuillerée, ils mordent dans leur pain. Leur potage n'est pas mauvais. Tous ces enfants ont l'air heureux et gai, et ce qui est plus rare, ils sont polis, et semblent reconnaissants.

Nous prenons le thé du soir entre le docteur, son aide et l'infirmière. Nous n'avons pas mangé depuis le matin, mais, avec du thé, du pain et des confitures, on va loin, en Russie. J'avais parlé du blé envoyé par les États-Unis.

—Il est spécialement destiné aux malades, me dit le petit docteur, parce qu'on en fait du pain blanc plus léger que le grossier pain de seigle dont nous disposons d'ordinaire. En voulez-vous goûter ?

Il m'en apporte une miche. C'est une rareté que du pain blanc dans ces parages. Celui-ci est léger, doré ; la pâte en est fine. Au goût, il laisse comme une légère pointe d'amertume qui n'est pas désagréable ; malades et convalescents s'en trouvent fort bien.


En route pour l'extrémité du district, sous un soleil qui nous brûle dans le tarentass. La route poussiéreuse se prolonge, noirâtre, entre les seigles mûrs, sur une immense plaine plissée d'ondulations jaunes et de bourrelets nus. La moisson est partout commencée. Mais cet horizon vide, sans une forêt, fatigue l'esprit. Pas un arbre ! on ne s'étonne guère des implacables sécheresses qui ramènent si souvent ici la famine.