La famine ! Pour combien de nous, ce mot n'est-il qu'une abstraction ! Tout enfant, parcourant l'Histoire de France en 100 tableaux, je vis une gravure où des gens à demi nus se traînaient sur le sol. On m'apprit que cette gravure représentait une famine, et, longtemps, l'image m'en poursuivit. Elle me revient aujourd'hui en traversant ces bourgs, où les typhiques gisent sur des peaux, devant leur porte, dans l'ombre tiède. Sauf la farine qu'on leur distribue, ils n'ont rien à manger ; ni lait, ni choux ni pommes de terre ; pas une racine, pas une herbe. Ce dur pain noir, ils le dévorent tout sec ; encore leur faut-il modérer leur appétit, pour atteindre la fin du mois. La misère des villes, certes, est terrible ; mais, presque toujours, elle laisse voir les traces de quelque défaut ou de quelque vice qui l'ont causée. Dans ces villages perdus, la misère paraît bien autrement implacable : le manque de travail n'y est pour rien, la terre seule est coupable, cette bonne Terre noire, si patiente d'ordinaire, si prompte à rendre les semences qu'on lui a confiées, et qui brusquement s'y refuse, par un caprice de mauvaise mère. J'avais lu quelques descriptions du pays, avant de venir en Russie. Oh ! les heureux touristes qui n'ont rien aperçu que des moujiks joyeux et rieurs, des moujiks qui possèdent un samovar, et font du thé à chaque repas !


—Tu reçois du pain ?

—J'en reçois.

—Montre-le.

Telle est notre question habituelle, et la réponse des paysans à qui nous nous adressons en visitant les villages. A leur suite, nous pénétrons dans les isbas, courbés en deux sous la porte basse. L'isba est une case en bois ; elle est fort petite en ce pays, où les forêts sont si rares. D'abord, une espèce d'antichambre, à laquelle, dans les maisons riches, on accède par quelques degrés. Puis, une pièce d'habitation où, dans un coin, brille une icône, c'est-à-dire une image sainte, en cuivre ou en zinc, parfois même en papier colorié. Les parois de la case sont formées de troncs de sapins non équarris, assemblés par tenons et mortaises, et calfatés avec de la bourre de chanvre.

Il existe généralement une seconde pièce, un peu plus petite que la première, mais aménagée de la même façon. Tout autour de la chambre règne un banc ininterrompu ; en quelques coins, il est plus large et sert de lit. Une ou deux minuscules fenêtres, aux vitres à peu près opaques, éclairent pauvrement l'intérieur. Au milieu de la pièce, s'allonge un énorme four en maçonnerie, tout creusé de niches qui servent de garde-manger, et aplati à la partie supérieure : c'est là-haut que toute la famille s'étend au chaud, durant les nuits d'hiver. Pour meubles, enfin, une table, et, dans les coins, une ou deux malles en bois, dans lesquelles le moujik serre ses trésors : un peu de seigle, quelques mouchoirs d'étoffe voyante, et des graines de tournesol. L'isba, dans cette contrée, est souvent si petite, qu'on a peine à s'y tenir debout ; Dieu sait le nombre de heurts qu'a supportés ma fourajka, ma casquette russe en toile blanche !

En entrant, une insupportable odeur aigre vous saisit à la gorge, car, très souvent, les fenêtres sont posées à demeure et ne peuvent s'ouvrir. D'ailleurs, elles sont si petites qu'elles ne sauraient renouveler l'air. Un nuage de mouches se lève à chacun de vos mouvements ; les parois, la table, le banc, le plancher, en sont tout noirs : de ma vie je n'en ai tant vu. Le paysan, d'ailleurs, fait bon ménage avec les mouches qui, le matin, l'éveillent à l'aube.

Le paysan ou la bâba (paysanne) qui nous accompagne, ouvre le tiroir de la table, et en sort une miche de pain fait avec la farine distribuée par le Comité. Ce pain, presque partout le même, très ferme et très compact, n'est pas grisâtre, comme le pain de seigle ordinaire, mais noir, d'un noir bien franc ; au goût, il est mauvais.

—Es-tu content de ce pain ? demandons-nous.