—J'en suis content ; il est bien meilleur que celui des mois passés, et puis il n'y a presque pas de lébéda.
Un dictionnaire m'a appris que la lébéda s'appelle en français l'arroche ; c'est une mauvaise herbe de nos jardins. Durant les années de sécheresse, elle envahit les champs, et pousse à la place du seigle. Chez nous, on la jette au fumier ; les paysans d'ici en recueillent les petites graines noires, grosses comme une tête d'épingle ; ils les portent au moulin, et, de la farine ainsi obtenue, font une espèce de pain noir. Ils s'attirent par là de graves maladies d'estomac ; mais, songe-t-on à demain quand on a faim[7] ?
[7] Chose très curieuse, l'arroche (atriplex) est, en Chine comme en Russie, un succédané de la céréale ordinaire (ici, le riz, là, le seigle), en temps de famine. Les Chinois n'en consomment pas la graine, mais les pousses : ils s'attirent par là, eux aussi, une maladie, qu'a étudiée le Dr J.-J. Matignon : Cf. Acad. de Médecine, 5 janv. 1897, et Superstitions, Crimes et Misère en Chine, p. 282.
Dans une minuscule isba, dont les supports ont faibli, et qui s'est inclinée vers la terre, comme une boîte mal d'aplomb, une paysanne me fait goûter des galettes d'avoine qu'elle vient de sortir du four ; je les trouve fort bonnes, et je ne puis m'empêcher de songer à ces visites des autorités dans les réfectoires des lycées. M. l'Inspecteur goûtait une cuillerée de soupe et la déclarait succulente ; nous avions peine, nous élèves, à en avaler une demi-assiette, et nous ne comprenions pas M. l'Inspecteur, et nous l'accusions d'hypocrisie ! Aujourd'hui, si je m'en tenais à la galette d'avoine que je viens de goûter, je déclarerais qu'on vit plantureusement dans ce village. Beaucoup, et de de bonne foi, font ainsi leurs enquêtes !
Je sens vraiment ici la valeur de ce mot : «le pain quotidien» que, depuis l'enfance, nous avons murmuré chaque jour, sans y attacher notre esprit. «Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien» ; qu'est-ce que cela signifie, pour des gens qui, comme nous, se réjouissent quand ils ont bien faim ?—Le pain quotidien, c'est ici tout le but d'une existence humaine. Avoir du pain modeste, dur et sec, mais sans trop de lébéda, et en pouvoir manger trois fois par jour à discrétion, voilà l'idéal pour lequel ces grands hommes maigres aux yeux clairs luttent et travaillent. Combien encore ne l'atteignent point !
Et les popes ? demandai-je, en voyant passer un prêtre, grand et crasseux, barbe et cheveux flottants, longue soutane, jadis violette,—et les popes ? ils ont dû adoucir bien des maux ?
—Dieu les en garde ! Vous savez bien que la plupart d'entre eux n'ont pas de traitement, et vivent uniquement des aumônes qu'ils vont quêter les jours de fête, et que, bon gré mal gré, tous les orthodoxes du village déposent dans leur panier tendu. Nous avons voulu les employer pour répartir les secours ; il a fallu y renoncer, car tout allait aux riches. C'est de ces derniers, en effet, que dépendent les popes, puisqu'ils vivent d'aumônes. Par un poud (16 kilog.) de grain distribué à propos, ils s'assuraient une abondante collecte le jour de la quête. Ils veulent vivre, eux aussi, et leurs femmes, et leurs enfants. Charité bien ordonnée...