Dans la clarté bleuâtre qui, durant ce mois sans nuits, forme la transition entre le crépuscule et l'aurore, nous arrivons à Novo-Ivanovo, et nous descendons chez le sacristain, car, en dépit de ses 3 000 habitants, le bourg n'a pas d'auberge, bien entendu.

Ah ! la bonne figure, ce sacristain ! et comme il repose des affamés ! D'abord, il est ivre, et nous explique gaiement qu'ayant terminé ses foins aujourd'hui même, il a festoyé avec ses moujiks. Une ivresse gaillarde et bon enfant, que la sienne. Ses longs cheveux gris roulent en boucles sur sa soutane jaunâtre, invraisemblablement crasseuse. Sa barbe descend noblement, en flots d'argent, et le contraste est impayable, entre cette belle barbe ondulée et la trogne bourgeonnée de l'ivrogne, avec ses petits yeux malins de Russe dégourdi, son gros nez sensuel, et sa bouche en coup de sabre. Sa femme nous fait chauffer un samovar et nous apporte les restes du dîner : une platée de mouton avec du sarrasin ; mais ce mouton a un tel goût que nous préférons dîner d'œufs à la coque, cassés dans une assiette creuse, et avalés en guise de soupe. Nous invitons le sacristain à prendre un verre de thé, et il envoie sa femme se coucher. Il se détend alors, il se familiarise. Un morceau de sucre aux dents, il boit son thé à petites gorgées, et de son œil malin, il m'observe. Mon accent l'intrigue ; comme les paysans, il «comprend sans comprendre» ce que je dis. En apprenant que je viens de Paris, ses yeux s'allument ; mais au fond, il ne me croit qu'à demi : a beau mentir qui vient de loin ! Il est amusant, ce jovial ivrogne, et, maintenant que sa femme n'est plus là, il sort de bien bonnes histoires du fond de son sac à malices. Il a été successivement greffier de tribunal, garçon épicier, geôlier dans la maison d'arrêt de Nijni-Novgorod, puis maître d'école—car il a ses lettres, et tient à nous montrer ses parchemins !—enfin, le voilà sacristain-psalmiste dans ce gros bourg. Il possède une isba solide qui lui a coûté 50 roubles ; la famine, il s'en moque, car, outre le pain, la vodka ne lui a jamais manqué ! Enfin, il nous apporte du foin, sur lequel nous nous étendons au beau milieu de son isba, saupoudrée au préalable d'une vigoureuse poudre à punaises.


Au matin, le policier de l'endroit, son grand sabre en sautoir, est venu me contempler. Gravement, il exprime à Serge Ivanovitch son étonnement ; il n'avait pas cru qu'un Parisien pût ressembler autant à un Russe ; je suis vêtu d'une chemise rouge à la moujik, et j'ai aux jambes de grandes bottes plissées ; il n'en revient pas :—alors, à Paris, c'est donc aussi la mode ?

Quelques heures plus tard, nous voilà loin du jovial sacristain, sur les confins du canton, à la lisière même du gouvernement de Pensa. Le sol a changé d'aspect ; nous avons quitté la Terre noire et nous nous trouvons sur un filon de sable, où croissent quelques forêts, et çà et là des moissons étiques. Dans ces deux ou trois derniers villages, jamais, de mémoire d'homme, on n'avait vu de fonctionnaire supérieur, avant la première visite de Serge Ivanovitch : les starostes et les greffiers[8] gouvernaient à leur gré ces quelques milliers de paysans.

[8] Les pisari ou écrivains sont des paysans instruits qui servent de greffiers dans les villages. Parfois, ils sont seuls, avec les popes, à savoir lire et écrire. Leur influence est souvent très considérable.

Dieu, qu'on est pauvre, en ce coin perdu ! Les huttes sont délabrées à faire peur. Jamais la tache grise d'un village russe ne m'a paru plus lamentable, plus aplatie devant la puissance terrible qui maintient sur elle la misère. Les hangars sont éventrés, les isbas, toutes petites, sont vieilles, à demi pourries, chancelantes parfois. Le chaume des toitures est arraché par places ; ailleurs, il est brûlé. C'est partout une misère effroyable, non point passagère comme en certains autres villages, mais évidemment persistante.

Entre les huttes grises, circulent de grand moujiks décharnés vêtus d'une chemise rouge et d'un pantalon de toile, coiffés d'une sorte de chapeau haut de forme en grossier feutre gris, et chaussés de silencieuses bottes en feutre. Ils passent sans bruit, comme des ombres. Ce sont d'excellents paysans, paisibles, travailleurs, et pas ivrognes ; mais ils n'ont pas de chance : c'est leur seconde année de sécheresse et de récolte nulle. Sans les distributions de farine, tout serait mort, en ces parages, sauf peut-être cinq ou six familles riches. Je demande à l'un d'eux : «As-tu du bétail ?»

—Non.