A O. nous rencontrons un jeune étudiant en médecine, à qui l'on a confié la population de six bourgs et de quatre villages, soit environ 10 000 habitants. Il avait entendu parler du Français qui visite la contrée ; il vient à moi. En peu d'instants, je sais son histoire. Une manifestation à laquelle il a pris part avec d'autres étudiants, l'a fait reléguer de Saint-Pétersbourg à Kïef. Sa quatrième année d'études achevée, il s'est mis à la disposition du Comité qui organise les secours pour la présente épidémie, et on l'a nommé ici aux appointements de 75 roubles (200 francs) par mois. Il relève à peine d'une attaque de typhus qu'il a gagnée dans son service. C'est un grand corps maigre, avec les yeux brillants et le parler rapide d'un enthousiaste. D'ailleurs, il ne se pose pas en martyr, tant s'en faut.

Je lui propose de l'accompagner dans ses visites, et voici une interminable ronde par des isbas misérables. Les malades sont étendus tous habillés sur des peaux ou sur du foin, car les paysans russes ignorent l'usage du lit ; quelques-uns d'entre eux gémissent. Voici toute une famille, affaissée en grappe lamentable dans une cour, sur du fumier sec ; ils sont atteints de typhus. Un enfant à la mamelle vagit près de sa mère malade ; son pauvre petit visage souffreteux est littéralement noir de mouches ; nul n'est là pour les écarter, et ses petits poings épuisés ne font même plus d'efforts pour les chasser. Plus loin, une jeune femme qui gémit ; celle-là sera morte avant une heure : rien à faire, nous passons... Des malades, des malades encore, tous semblables dans l'anéantissement de la souffrance.

Un convalescent, maigre moujik d'une cinquantaine d'années, se dresse à notre vue sur son cadre de bois.

—Eh bien, dit l'étudiant, comment vas-tu ?

—Mieux ! bien mieux ! tu m'as sauvé ; je te remercie.

—Qu'est-ce que tu as à manger ?

—Du pain.

—Belle nourriture pour un convalescent ! fait mon compagnon. Je vais te donner du lait et du thé.

—Du lait et du thé ! répète l'homme, avec un indicible accent de joie ; oh, oui, oui, donne-m'en !

Nous avons pris le thé chez le pope du village. O. qui étale sur une colline dépouillée la monotonie de ses huttes grises, est un bourg fort connu dans la contrée. Ses habitants, célèbres comme voleurs de chevaux, sont la terreur du pays qu'ils dévalisent. Ils s'en font gloire. Le staroste (maire), grand, sec, l'œil vif et mobile, a l'air d'un chef de brigands ; il en est un. Un coup de hache reçu, dit-on, dans une expédition nocturne, a laissé sur son visage une cicatrice profonde.