Une semaine d'aventures : n'ai-je pas rêvé tout cela ?
Après avoir quitté Serge Ivanovitch, je suis reparti au trot lent de mes chevaux, le long d'une route qui traverse d'un bord à l'autre l'interminable plaine nue. La moisson est finie, et rien n'est resté dans les champs, dont l'horizon monotone s'allonge, jamais plus proche, jamais atteint. Sur cette féconde Terre noire, les guérets énormes, en qui germe l'avenir de l'été prochain, ont des teintes sombres qui sont sinistres au crépuscule.
Je suis seul. Je n'ai, de tout le jour, rencontré personne, sauf une sœur de charité laïque. Elle attendait dans une maison de poste un docteur, rappelé comme elle à Nijni-Novgorod, où le choléra sévit. Je l'avais vue à l'œuvre ici même, auprès de typhiques ; elle est aussi calme aujourd'hui qu'hier ; que lui importe le danger ? y songe-t-elle, seulement ? Nous causons devant le samovar, et nous partageons les provisions que l'on m'a fait emporter du khoutor. Il y a des mois que cette jeune femme subit la misère des paysans : elle n'a pas touché de viande depuis plusieurs semaines ; elle est pâle, maladive, mais si enjouée, qu'on oublie toute crainte à son égard. Elle me donne en souriant rendez-vous à Nijni, où je lui promets de lui faire visite sur la barque-hôpital.
Au bourg de K., dans une toute petite chambre nue de la maison de poste. Un orage montait, j'étais harassé de fatigue ; après le thé je me suis roulé dans une couverture, et allongé sur l'unique banc de la station. Vers deux heures du matin, un bruit de voix m'éveille : deux hommes noirs sont là, tout près de moi, attablés sans gêne aux restes de mes provisions. Voyant que j'ouvre les yeux, l'un d'eux m'adresse la parole, et, frappé par mon accent étranger, il s'écrie :
—Tiens ! vous n'êtes pas Russe ?
—Non !
—Vous êtes Allemand ?
—Peut-être bien ! fis-je, éveillé complètement, et agacé par le ton sur lequel ces questions m'étaient faites.
—Ah bien oui, Allemand ! Vous êtes Français ! vous êtes ce Français !