J'ouvrais de grands yeux, croyant rêver ; était-ce là une sotte plaisanterie que se permettaient avec un étranger ces deux individus qui, évidemment, avaient bu ?

—Je ne crois pas à la qualité que vous vous attribuez, m'écriai-je enfin.

—Savez-vous lire le russe ? tenez, lisez ceci...

Et je pus me convaincre que ces deux hommes noirs étaient bien en effet le Chef des gendarmes et le substitut du procureur de Nijni.

—C'est bien, fis-je. Je n'ai rien à vous dire à présent. Êtes-vous ou non chargés de m'arrêter ?

—Non, pas pour l'instant. Il faut d'abord instruire l'affaire. Vous pouvez aller ou vous voudrez ; en Russie, on saura toujours où vous trouver. Quant à nous, nous serons dans quelques jours au Khoutor, et nous entendrons G. et les témoins.

Leurs chevaux étant prêts, les deux hommes noirs partirent sous l'orage, et me laissèrent seul ; seul dans cette chambre nue, dans un village éloigné de tout centre, connaissant mal encore le pays et ses habitudes, rien de ses lois. Toutes les histoires des luttes dont le district de Loukoyanof avait été le théâtre me revenaient en mémoire—et peu à peu aussi, je me souvenais d'avoir entendu un moujik conter devant moi que M. J. avait cru que nous le poursuivions, un jour que nous étions passés dans un village où il se trouvait par hasard. Mais, quand on n'est pas maître d'une langue, on comprend mal les histoires que l'on conte devant vous ; elles vous font à peu près l'effet d'une conversation entendue derrière une porte, et l'impression n'en reste pas nette.

Que faire ?—J'attendis le jour et je me fis conduire chez un zemski natchalnik, un ami de Serge Ivanovitch, qui demeurait près de K. Je lui contai notre histoire, qu'il jugea sérieuse, et le lendemain, je repartais avec lui pour le Khoutor.

Serge Ivanovitch prit la chose en riant : il n'était pas fâché, peut-être, du piquant épilogue que ses ennemis politiques voulaient ajouter aux scènes qu'il avait vécues en ce pays. Il n'avait rien à craindre, m'assurait-il. Néanmoins, j'attendis l'enquête. Les hommes noirs arrivèrent, polis et dégrisés. Une dépêche du gouverneur leur avait sans doute prescrit la prudence. On leur conta la querelle, puis la promenade qui avait effrayé M. J. Ils prirent des notes et s'en allèrent. Une autre dépêche du gouverneur pria Serge de rédiger un rapport dans lequel il raconterait l'affaire—et, rassuré, je repartis avec mon obligeant compagnon.