Ayant quitté Nijni-Novgorod depuis un mois, j'étais curieux de voir la physionomie nouvelle qu'elle avait dû prendre sous l'étreinte de l'épidémie. Je m'attendais à trouver sur mon passage des populations effarées ou consternées : il n'en fut rien. A mesure que mon tarentass se rapprochait de la ville, il me semblait trouver, au contraire, les paysans de plus en plus calmes, causant du choléra avec plus de sens et moins de frayeur. Voici enfin la dernière étape sur la grande route impériale. Les longues files de télègues chargées d'emplettes, que nous croisons maintenant, annoncent l'approche de la ville. La route gagne la berge de l'Oka, et l'on domine un immense horizon : le fleuve qui disparaît sous les péniches et les navires, et tout là-bas, la cathédrale, qui, au-dessus des bâtiments de la Foire, élève ses tourelles vertes, comme dans une attitude d'immobile bénédiction.

Dans la ville haute, rien n'est changé : l'herbe pousse toujours entre les pavés pointus sur lesquels circule un peuple paisible. Mais, dans la ville basse, de l'autre côté du fleuve, c'est une vie nouvelle, affairée et bourdonnante. Les misérables petites boutiques en bois que j'avais vues tristement closes de volets gris, ont maintenant ouvert leurs portes, et voici, rangés par genre et débordant sur le trottoir, les produits les plus bizarres et les objets les plus communs que livrent au commerce l'Europe et l'Asie. Les rues ne sont pas allongées au hasard : toutes les spécialités sont groupées, toutes les maisons concurrentes sont voisines entre elles. Voici la cité des fourrures, celle des thés, celle des samovars. Ici chatoient des soieries de la Chine, plus loin s'étalent de pimpants articles de Paris. Des mélanges bizarres, un coudoiement bouffon de marchandises hétéroclites. Les étalages ne sont pas brillants, ni savants : ce n'est pas pour attirer les passants que les grandes maisons louent une boutique à la Foire. L'importance du marché est due seulement aux grandes transactions commerciales, et tel bureau sans apparence fait des affaires pour plusieurs centaines de mille roubles.

Dans ces rues à angles droits, étroites et malpropres, où partout règne l'odeur du phénol, et où personne ne fume, la foule se presse insouciante ; une foule bigarrée, mais non pas étrange, comme l'annoncent les Guides ; si un Chinois y paraît de temps à autre, ou bien un Persan, il étonne davantage dans ce décor grisâtre que sur nos boulevards. La foule ordinaire du menu peuple russe est infiniment plus curieuse. Les petits marchands voient à leur devanture se presser un peuple sale et déguenillé de paysans, d'ouvriers, de débardeurs en gaîté. Des Tatares sont là en foule, avec leurs yeux obliques, leur crâne rasé couvert d'une petite toque crasseuse, et leurs grandes oreilles écartées. Tous ces hommes rient, s'amusent, s'enivrent sans souci. C'est parmi eux que le fléau choisit ses victimes.

A tout prendre, il n'y a pas d'affolement, comme on se le figurait dans les villages lointains ; mais, en dehors du menu peuple, on devine pourtant, parmi les passants, une certaine contrainte. J'en ai saisi tout à l'heure la raison. Je m'étais arrêté sur le pont, regardant s'agiter la fourmilière des embarcations : bientôt je vis une longue barque, couverte d'une tente noire, se détacher lentement du quai : un timonier en blanc la conduisait, debout : «Qu'est-ce là ? demandai-je.—On mène des cholériques sur la barque-hôpital», me répondit un agent de police. Et bientôt après, une nouvelle barque noire conduite par un grand timonier en blanc, prit à son tour le fil de l'eau, suivant de loin la première, dont on voyait encore la tache sinistre dériver tout là-bas, sous le gai soleil.


J'ai revu le gouverneur ; ce mois de lutte contre l'épidémie a été terrible pour lui : il n'est plus qu'une ombre : amaigri, les yeux creusés, les maxillaires saillants sous la peau ; puis, les mouvements fébriles d'un homme qui n'a plus de sommeil :—Je dors quand j'ai le temps, m'avoue-t-il, une heure, deux heures par jour ; j'ai bien tenu jusqu'à présent, mais voilà ! je suis exténué ! pourtant, j'irai jusqu'au bout. Mais, dites-moi, à propos, vous n'êtes pas encore en prison ?

—Mon général, j'attends le mandat d'amener.

—C'est une misérable affaire. Une dame vous a dénoncés, vous et votre ami, dans une lettre où elle supplie les autorités de délivrer la province de pareils brigands (étikh rasboïnikof).